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Girouettes?

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Je le trouvais très convaincant, moi, Bernard Drainville, lorsqu’il nous parlait de la place du secteur privé dans la santé. Discutant du transfert au privé de certaines chirurgies, il savait parler au « vrai monde » : « Entre vous et moi, là, les cliniques privées, elles ne feront pas ça pour les beaux yeux du ministre, là. Si on s’en va vers le privé, il faut que le privé fasse un petit peu d’argent, il faut que la clinique privée fasse un petit profit. Alors, ce serait intéressant de voir quelle est la marge de profit de la clinique privée et voir si cette marge de profit là effectivement compense le gain d’efficacité que le privé va générer. Permettez-moi d’être très sceptique là-dessus. » C’est vrai ça.

C’était en point de presse le 22 janvier 2009.

Il énonçait au contraire en commission parlementaire cette évidence que « le développement d’un réseau privé de santé parallèle à notre réseau public de santé draine des ressources dont on manque cruellement déjà dans nos hôpitaux, dans nos CLSC, dans nos CHSLD ».

Drainville n’était pas un dilettante. Besogneux comme toujours, il avait bien fouillé le dossier pendant les trois ans et demi passés comme porte-parole du Parti québécois en santé. Face à l’insistance des libéraux à vouloir opérer, disait-il, une « privatisation rampante », il avait posé ce diagnostic : « On se demande si ce n’est pas par dogmatisme que le gouvernement agit ainsi. » Bravo, Bernard !

Alors qui est la personne qui a récemment déclaré que, « pour que les Québécois en aient pour leur argent, il faut faire sauter le tabou absurde qui existe autour du privé dans les services publics » ? C’est lui. Le Drainville nouveau. Mais, à mon avis, pas très amélioré. J’aimerais assister à un débat entre l’ancien Bernard et le nouveau. Je parierais sur l’ancien.

Et remarquez : il n’a pas dit espérer faire entrer le privé seulement en santé, mais dans les services publics au grand complet. Il y a du dogmatisme dans l’air. Après le débat de samedi dernier, Christine Fréchette a repris d’un journaliste le qualificatif de « girouette » pour l’accoler à son rival. Il est en effet tout à fait possible de faire cette démonstration. Drainville ne nie pas avoir « évolué », et cette évolution le rapproche des votes caquistes partis vers Éric Duhaime. Hasard ?

S’il y a une évolution à signaler du côté de Christine Fréchette, elle porte sur la saga du chemin Roxham. Pendant les deux débats, elle a déclaré avec un superbe aplomb : « Je suis une femme d’action. Je suis parvenue à fermer le chemin Roxham ! »

À mon avis, c’est un scoop. Personne ne s’était auparavant rendu compte que l’ancienne ministre de l’Immigration avait réussi un tel exploit.

C’est d’autant plus remarquable qu’elle avait bien expliqué aux journalistes, le 2 février 2023, que « le chemin Roxham, s’il est fermé, il va simplement s’en recréer un autre quelques kilomètres plus loin, donc ça ne règle absolument rien de proposer de fermer le chemin Roxham. […] Ce serait dangereux parce que ça fait en sorte de passer à travers des chemins qui ne sont pas balisés ». Il s’agissait de l’explication alors répétée par le fédéral et par Québec solidaire contre tout scénario de fermeture. Elle était revenue voir les journalistes peu après pour rectifier sa position : elle voulait que le chemin soit fermé. Tout le monde avait alors conclu qu’elle s’était fait recadrer par le bureau du premier ministre. Une version reprise par Bernard Drainville dans le dernier débat.

Mais Fréchette affirme que sa déclaration n’était en lien qu’avec une motion présentée ce jour-là par le Parti québécois et réclamant une action fédérale, sans quoi la Sûreté du Québec serait dépêchée pour établir un cordon autour du point d’entrée de Roxham et des agents fédéraux qui s’y trouvaient, mettant Ottawa au pied du mur. La ministre aurait voulu indiquer que, dans cette hypothèse, les demandeurs d’asile auraient contourné le blocus.

Vérification faite, il est exact que, dans les jours précédents, elle avait réclamé la renégociation de l’entente des tiers pays sûrs entre Ottawa et Washington pour que les demandeurs puissent entrer par les postes frontières réguliers. Maniant l’espagnol, elle avait ajouté au sujet du chemin : basta ! C’est donc seulement après la conclusion de l’entente que le chemin serait fermé. Son récit de cette séquence est donc vraisemblable.

Cependant, elle a tiré la couverture avec un peu trop de vigueur lorsqu’elle a déclaré samedi : « J’ai travaillé avec [Ottawa] en étroite collaboration pour faire en sorte que les États-Unis viennent signer une entente qui viendrait faire fermer le chemin Roxham. »

Il n’y a aucun doute qu’elle a multiplié les démarches auprès de son homologue fédéral pour que l’entente avec Washington soit renégociée, et elle a espéré publiquement que la venue du président Joe Biden, le 24 mars 2023, en soit l’occasion. Elle n’était pas la seule à le vouloir. À Ottawa, le Nouveau Parti démocratique fut le premier à demander cette renégociation. À Québec, ce fut le Parti québécois, sous ma gouverne. Mais nous n’avons aucun mérite. Ottawa semble n’avoir commencé à s’éveiller à la nécessité de cette négociation que lorsque l’Ontario s’est impatienté à son tour.

Quel fut le rôle de Mme Fréchette dans la négociation de cette entente ? Elle n’y a pas participé, c’est certain. Rien n’indique qu’elle (ou François Legault, d’ailleurs) ait même été informée à l’avance, par courtoisie, que cela se tramait. Ils furent, disons, agréablement surpris le jour même.

Et ont donc pu goûter aux joies de la suffisance fédérale.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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