Les limites de la doctrine de Davos de Mark Carney

Quelques jours après les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, le premier ministre Mark Carney a donné deux explications très différentes de la position du Canada. Dans la première, Ottawa a insisté sur la menace que représente le régime iranien pour la sécurité mondiale. Dans la seconde, Carney a surtout déploré l’échec de l’ordre international et soulevé des doutes quant à la légalité de l’opération.

Placées côte à côte, ces deux déclarations révèlent plus qu’un simple changement de ton. Elles illustrent les limites de ce que l’on pourrait appeler la « doctrine de Davos » de Mark Carney — la vision qu’il a exposée plus tôt cette année sur la reconstruction d’un ordre international fondé sur des règles grâce à la coopération entre puissances moyennes.

Immédiatement après les frappes, le message du Canada était clair. Ottawa a présenté la crise principalement en fonction de la nature du régime iranien et de l’impératif d’empêcher celui-ci d’acquérir l’arme nucléaire. La déclaration du premier ministre indiquait : « Le Canada se tient aux côtés du peuple iranien dans sa longue et courageuse lutte contre le régime oppressif de l’Iran. Le Canada réaffirme le droit d’Israël de se défendre et d’assurer la sécurité de sa population. Le Canada appuie les États-Unis dans leurs efforts visant à empêcher l’Iran d’obtenir une arme nucléaire et à empêcher son régime de continuer à menacer la paix et la sécurité internationales. »

Le ton laissait peu de place à l’ambiguïté. Ottawa exprimait sa solidarité avec le peuple iranien, reconnaissait le droit d’Israël à se défendre et appuyait les efforts américains visant à empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire. Mais, quelques jours plus tard, le discours a changé.

Lors d’une visite à l’étranger, Mark Carney a décrit la situation en des termes très différents, affirmant que le conflit illustrait l’échec de l’ordre international. Il a également souligné que le Canada n’avait pas été informé à l’avance et n’avait pas été invité à participer. Prima facie, a-t-il ajouté, les frappes semblent incompatibles avec le droit international.

Le contraste est frappant. La première déclaration présentait la question sous l’angle de la nature du régime iranien et de la légitimité de l’opposition à celui-ci. La seconde replaçait les mêmes événements dans le cadre d’un affaiblissement de l’ordre international fondé sur des règles. Ce virage révèle une tension au cœur de la vision du monde défendue dans les cercles de Davos.

Cette approche — partagée par plusieurs puissances moyennes occidentales — repose sur l’idée que la stabilité mondiale dépend d’un ordre international fondé sur des règles. Selon cette perspective, des institutions comme les Nations unies confèrent la légitimité, et des pays comme le Canada peuvent exercer une influence en renforçant les normes et en bâtissant des consensus.

Dans certains domaines, cette approche fonctionne bien. Mais les crises de sécurité internationale se déroulent rarement de manière aussi ordonnée.

Les frappes contre l’Iran illustrent ce dilemme. Comme l’observe le premier ministre, le Canada n’a joué aucun rôle dans la planification de l’opération et n’a pas été invité à y participer. Ottawa s’est donc retrouvé devant une décision essentiellement politique : soutenir l’intervention ou prendre ses distances.

Pourtant, la nature du régime iranien rend difficile la neutralité. Depuis des décennies, la République islamique combine l’agression extérieure avec une répression interne sévère. Les mouvements de protestation réclamant plus de liberté ont été brutalement réprimés et des milliers de manifestants ont été tués ou emprisonnés.

Si l’on estime que ce régime représente une menace sérieuse pour l’ordre mondial — compte tenu de son bilan, de ses ambitions régionales et de son programme nucléaire —, alors soutenir les efforts visant à l’empêcher d’obtenir l’arme nucléaire peut sembler nécessaire. Mais si l’on considère que la préservation des normes juridiques internationales doit primer, alors l’exécution de frappes sans large consultation soulève des préoccupations légitimes.

Tenter d’occuper simultanément ces deux positions produit précisément l’ambiguïté qui caractérise aujourd’hui la réponse du Canada. Le résultat est un message qui semble à la fois appuyer l’intervention et la remettre en question. Un tel virage comporte un risque réel : il peut affaiblir la crédibilité du Canada sur la scène internationale en donnant l’impression d’une position hésitante face à une crise majeure.

Lorsqu’un choix aussi tranché se présente, l’alignement ne doit pas être perçu comme une trahison des valeurs du Canada. Dans certains cas, il peut au contraire en être l’expression. Dans un monde où les décisions difficiles sont parfois inévitables, se tenir aux côtés de ses alliés traditionnels peut constituer une façon de défendre les principes que nous affirmons soutenir.

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