Le confortable flou de la cohésion sociale et du vivre-ensemble |
Peu de concepts ont circulé aussi largement, aussi rapidement et avec aussi peu d’examen critique que celui de cohésion sociale. En Europe comme au Canada, son proche cousin, le vivre-ensemble, fait désormais partie du vocabulaire courant des universitaires, des décideurs publics, des bailleurs de fonds et des responsables politiques. On le retrouve dans les demandes de subvention, les rapports gouvernementaux, les plans stratégiques, les consultations publiques et les discours, toujours accompagné d’une impression rassurante : tout le monde est censé y adhérer.
Et c’est précisément là le problème.
La cohésion sociale et le vivre-ensemble sont aujourd’hui si largement employés qu’ils frôlent souvent le cliché — voire le cliché du cliché. Ils semblent profonds parce qu’ils sont familiers. Ils semblent utiles parce qu’ils sont rarement définis. Ils permettent d’évoquer l’unité, la confiance, l’appartenance et le bien commun sans que l’on ait à dire exactement ce que l’on entend par là.
Leur attrait est évident. Qui pourrait être contre la cohésion ? Qui s’opposerait au fait de vivre ensemble ? Le vocabulaire est chaleureux, ample et moralement consensuel. Il suggère la modération, la responsabilité et le souci de l’intérêt commun. Pourtant, sous ce consensus apparent se cache une profonde ambiguïté. Les mêmes concepts peuvent servir à défendre presque n’importe quelle position.
À gauche, on peut réclamer une plus grande redistribution, des mesures antidiscriminatoires plus fortes, l’élargissement des droits des minorités ou des institutions publiques plus ouvertes au nom de la cohésion sociale. À droite, on peut réclamer des contrôles plus stricts en matière d’immigration, des politiques d’identité nationale plus affirmées, des limites à l’expression religieuse ou des lois linguistiques plus contraignantes au nom du même idéal. Les deux camps........