On a volé la Lune! |
J’ai regardé le décollage historique d’Artemis II avec un mélange d’émerveillement et d’inquiétude. Je trippe sur la conquête de l’espace. Enfin, la première. Celle de la guerre froide. Avec les gros ordinateurs, les décollages explosifs, les espions russes. Aujourd’hui, plusieurs nations et hommes milliardaires (m’entendez-vous rouler des yeux ?) planchent sur leur nouveau programme lunaire. Et cette fois, je dois admettre que l’enthousiasme n’est pas ma première réaction. Parce que ce n’est plus pour explorer la Lune, y planter un drapeau ou y clamer une phrase historique. C’est pour la voler. L’exploiter. La piller. Eh oui. Notre Lune pourrait bien être la victime prochaine du plus cupide braquage de notre galaxie.
Les lumières de Montréal m’empêchent de voir les constellations depuis mon appartement, mais je les devine dans la noirceur. Emmitouflée sur mon balcon, je laisse mon regard errer d’une étoile à l’autre, imaginant les quatre astronautes fébriles, filant à toute allure vers notre orbite. Contempler l’Univers m’a toujours étrangement apaisée. Un rappel de ma propre insignifiance, voilà ce que m’évoque l’immensément grand. Mais ce soir, ce n’est pas la paix qui m’habite. Parce que je sais que certains hommes très riches regardent l’espace et y voient un nouveau marché au potentiel alléchant, un moyen inespéré de mousser leur mégalomanie.
Ce qu’il y a sur la Lune mérite tout l’engouement qu’elle suscite. Ne vous méprenez pas : notre satellite n’intéresse pas juste les gros bonnets pour son potentiel d’« escale » vers Mars. Ce qu’il y a sur la Lune, c’est une particule qui promet une page de l’Histoire et une fortune sans précédent à celui qui saura la mettre sur le marché. Une molécule qui pourrait bien révolutionner l’énergie sur Terre. Une molécule qui émettrait une quantité phénoménale d’énergie sans produire de déchets radioactifs. De l’énergie nucléaire propre. Vendeur, han ?
L’hélium 3, présent en grandes quantités au ras du sol lunaire, fait rêver. Le seul hic : il n’existe pas encore de protocole nucléaire fonctionnel pour fusionner cette particule. Ça n’arrête pourtant pas les investisseurs d’injecter des sommes faramineuses dans le business spatial, au cas où ce pari leur rapporterait le gros lot.
Notre Lune attire particulièrement mon regard ce soir. Oui, oui, j’ai bien écrit « notre ». En termes légaux, « notre » Lune est considérée comme « patrimoine de l’humanité ». Ça me fait sourire. Comme si cette énorme roche avait consenti à appartenir à 8 milliards de petits singes.
J’ai toujours trouvé étrange que les humains possèdent tout. Étrange qu’on se sépare la matière entre voisins, entre villes, entre pays. Il n’y a pas une parcelle de terre, de ciel ou de mer qui n’est pas étiquetée Homo sapiens. Oui, en théorie, il y a des espaces internationaux et un continent de glace qui appartiennent à tout le monde. Mais rien n’est à personne. Aucune forêt n’appartient aux arbres ; aucun océan aux vagues. On n’a consulté ni les élans, ni les truites, ni les corbeaux avant de tracer des frontières dans les espaces qu’ils occupent aussi. Étrange idée, hein ? Oui, moi aussi, elle me fait sourire. Mais est-elle vraiment plus étrange que de clamer que tout ce qui existe appartient à une seule espèce de mammifère ?
Et si ces Homo sapiens ont déjà planté leur drapeau sur leur Lune il y a bien longtemps déjà, la vraie course à la Lune se joue maintenant. Une frénésie qui excite le portefeuille des opportunistes. Une occasion historique de dévaliser un territoire neuf. D’utiliser l’Univers pour atteindre les objectifs de la croissance économique infinie. Une possibilité unique de graver son nom sur la Lune.
Une petite brise me fait frissonner. Il commence à se faire tard. Cette nouvelle course spatiale me fascine. Mais je ne peux pas m’empêcher de reconnaître que mon sanctuaire de paix imaginaire sera déchiré par des guerres de missiles et d’ego. Je soupire. Être dans la lune est de moins en moins reposant maintenant.
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