Le Québec est-il en crise?

L’idée que notre société serait en crise se répand. Je ne suis pas d’accord, tout en reconnaissant qu’elle souffre de bien des maux.

Les institutions fondatrices. L’emprise de la famille s’est relâchée. Sortie du cadre traditionnel, elle s’est reconstituée tant bien que mal autour du couple face à l’instabilité. Les parents ont perdu de l’influence sur leurs enfants au profit des écrans et de leurs effets nocifs.

Le système politique reste fonctionnel, comme le montrent l’intégrité des élections, le vote populaire (bien qu’en décroissance depuis 1970) et l’intérêt pour les débats. L’État-nation survit en dépit de (ou à cause de ?) l’influence et de l’incertitude qu’amène la mondialisation. Le système juridique, les forces de sécurité, les institutions financières, la sphère intellectuelle et d’autres montrent des lacunes importantes, mais pas de désordres profonds.

L’école est en piètre état : décrochage, reproduction des inégalités, supervision brouillonne de l’État, motivation déclinante d’un personnel enseignant surchargé, hausse de l’intolérance et de la violence chez les élèves, délabrement des établissements…

La confiance envers les médias, traditionnellement limitée, se maintient. Ils sont toutefois fragilisés par la concurrence de nouveaux canaux pas toujours recommandables. Certains survivent à peine, d’autres disparaissent, et, presque partout, des compressions, des mises à pied.

La culture. Nos principales valeurs collectives se maintiennent : la liberté, la démocratie, le pluralisme, l’égalité, la laïcité. Il manque surtout à notre société une vision d’ensemble mobilisatrice. Sauf peut-être pour la souveraineté qui fait un retour, il semble que les Québécois rêvent moins.

Les arts et lettres, l’enseignement supérieur et la recherche sont sous-financés. Sur le plan des idées, nous avons nos désaccords, mais le fondamentalisme et le complotisme sont marginaux. Sauf dans les réseaux sociaux, le débat public est respectueux. Divers changements suscitent un malaise (identités sexuelles, formes aiguës d’individualisme, légalisation de drogues douces, nouveaux modèles de couple, extension de la mort assistée…). Mais il s’exprime par les voies démocratiques.

L’avenir du français demeure incertain. La croisade de « l’identitaire » a divisé plutôt que d’unir. Notre nationalisme est à redéfinir.

Restreindre la nation à la majorité francophone, comme certains le voudraient, est une option contraire aux droits fondamentaux. La thèse voulant que la culture majoritaire ne puisse s’ouvrir aux immigrants et aux minorités sans se diluer est démentie par l’histoire récente. Une véritable culture québécoise francophone est en formation. Et elle n’est pas réduite à la dimension civique ; le culturel en est le cœur.

Il est inexact que le multiculturalisme a infiltré notre culture (bien que la situation de Montréal inquiète). C’est plutôt l’esprit de l’interculturalisme qui prévaut même sans l’appui de l’État.

La conscience historique reste vive (en témoigne la réaction au discours récent de Mark Carney à Québec). Le nouveau musée d’histoire nationale y contribuera.

Le social. Il n’y a pas de conflits structurels qui menaceraient les fondements de notre société, mais il existe d’importants clivages. La Coalition avenir Québec (CAQ) s’est montrée peu sensible au social, par exemple en supprimant des programmes d’aide essentiels et peu coûteux sans égard pour les familles les plus pauvres. Depuis les années 1960, nous avons réduit les inégalités et la pauvreté. Il subsiste cependant des contradictions flagrantes : l’école « à trois vitesses », l’écart colossal et croissant entre les plus riches et les citoyens moyens, l’accès très inégal à l’université, et autres. Le nombre de sans-logis et de personnes sous-alimentées (en hausse) nous fait honte. Autres catégories défavorisées : un nombre disproportionné de femmes et une majorité d’immigrants.

Savons-nous ce que deviendront nos politiques sociales avec le vieillissement de la population ?

Les droits. La plupart sont généralement respectés. Mais la laïcité est devenue répressive. On la justifie par le danger que représenteraient les musulmans, dépeints comme des radicaux, terroristes en puissance. Où sont les précédents dans notre passé ? Et pourquoi le Québec serait-il menacé, mais pas le Canada anglais, où le multiculturalisme laisse beaucoup de latitude aux cultures minoritaires ?

Le dossier autochtone continue de gêner. Il commande la suppression des formes de discrimination à l’endroit des premiers occupants et la précision du rapport à instituer avec eux.

Faute d’études, l’évaluation du racisme est imprécise. Le gouvernement en est grandement responsable. Il a peu fait sur ce terrain, imposant même un tabou ridicule sur le racisme systémique. Le Québec n’est pas une société raciste, mais le racisme y est présent comme ailleurs. Les médias en rapportent régulièrement des manifestations.

Les immigrants. Un grand nombre ont été admis comme prolétaires. Le premier ministre en a fait des boucs émissaires. Le Programme de l’expérience québécoise était un bon programme d’intégration ; comme d’autres qui lui ressemblaient, il a été supprimé. Il y aura beaucoup à refaire de ce côté.

L’économie. Les maux sont connus : services publics en souffrance, pénurie de main-d’œuvre, finances de l’État précaires (endettement excessif, investissements malavisés, gestion erratique, gaspillage…). Le coût de la vie s’est accru, tout comme le coût du logement et la dette des ménages. Il faudra investir des dizaines de milliards dans les infrastructures décrépites.

On enregistre des progrès : croissance du revenu disponible par habitant, du niveau de vie, du pourcentage de résidents propriétaires, de la capacité énergétique. Le PIB a monté d’un poil… Mais le trumpisme et ses effets délétères pourraient tout faire basculer.

L’environnement. Les bonnes nouvelles sont rares. Le calendrier de réduction des GES, déjà en retard, vient d’être étiré. Les lois et règlements sont relaxés. C’est un autre domaine qui a été négligé par la CAQ (l’une des décisions les plus cyniques : Bernard Drainville à l’Environnement — l’homme des « GES »). Les urgences abondent : feux de forêt, inondations, dégradation des habitats, mauvaise gestion de l’eau et des déchets…

La santé. Inutile de s’étendre sur ce sujet. Les récentes séries de négociations nous ont appris à quel point cette sphère est dysfonctionnelle.

En somme, le Québec va mal, peut-être même très mal (74 % des Québécois le pensent). Mais ce n’est pas le chaos ni une crise générale comme plusieurs le croient. Cela dit, de nombreux redressements urgents s’imposent. Ce devrait être la priorité du prochain gouvernement.

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