Idées | Une controverse bien canadienne

Tout part d’un geste simple — ou plutôt de son absence. Au lendemain d’un accident tragique à l’aéroport LaGuardia, qui a coûté la vie à deux pilotes, Michael Rousseau, p.-d.g. d’Air Canada, diffuse un message de condoléances. Un message presque entièrement en anglais, à l’exception de deux mots : « bonjour » et « merci ». Il n’en fallait pas plus pour déclencher une controverse.

On aurait pu croire, à écouter certains commentaires, qu’il s’agissait d’une réaction typiquement québécoise. Une hypersensibilité locale. Une énième querelle linguistique. Or, les faits racontent une autre histoire.

D’abord, un constat simple. Entre le 23 et le 27 mars, le volume de textes d’opinion sur le sujet publiés au Québec et ailleurs au Canada est comparable : 15 dans la presse anglophone hors Québec (donnée tirée de Canadian Major Dailies) et 14 au Québec (selon la base de données Eureka). Tant au Québec que dans le reste du Canada, la controverse a suscité une mobilisation éditoriale rapide et soutenue. Ce n’est donc pas un débat périphérique. C’est un débat national. C’est dans la manière d’en parler que les choses sont différentes et que ça devient intéressant.

Au Québec, le cadrage est net, presque sans ambiguïté. La grande majorité des textes interprète l’épisode comme un manquement clair à une norme fondamentale. Le bilinguisme n’y est pas présenté comme un atout ou une préférence, mais comme une exigence minimale — surtout pour le dirigeant d’une entreprise comme Air Canada. Le contexte du drame renforce cette lecture : plusieurs insistent sur le respect dû aux victimes, transformant l’absence de français en faute morale autant qu’institutionnelle. À cela s’ajoute l’élément de la mémoire. Ce n’est pas la première controverse du genre, et cette répétition alimente l’idée d’un problème plus profond.

Bref, au Québec, il ne s’agit pas vraiment d’un débat. Il s’agit d’un quasi-consensus critique.

Hors Québec, le portrait est plus nuancé, mais pas aussi différent que ce qu’on pourrait croire.

Contrairement à une idée répandue, une majorité des textes d’opinion publiés dans les journaux anglophones hors Québec arrive à la même conclusion, soit qu’il y a eu faute. On y trouve des arguments étonnamment proches de ceux formulés au Québec. Le bilinguisme est évoqué comme une responsabilité institutionnelle. Le contexte du deuil est mis en avant pour souligner l’importance du geste. Et, surtout, plusieurs textes insistent sur un point fondamental : ce n’était pas une question de compétence, mais d’effort. Même imparfait, même hésitant, un message en français aurait changé la donne.

Mais c’est ici que la divergence apparaît en montrant une position plus difficile à concilier avec les attentes québécoises.

Dans la presse anglophone hors Québec, un second pôle argumentaire émerge clairement — un pôle absent ou très marginal au Québec. Environ le quart des textes d’opinion (4/15), sans défendre le p.-d.g., contestent la controverse elle-même. Le ton y est parfois tranchant : pourquoi parler de langue alors que deux personnes sont mortes ? Pourquoi s’attarder à un détail aussi secondaire dans un moment de crise ?

Ce n’est pas simplement une divergence d’opinions. C’est une différence dans la hiérarchie des priorités.

D’un côté, on considère que la langue fait partie intégrante du respect dû aux personnes — et qu’elle devient d’autant plus importante en contexte de deuil. De l’autre, on estime qu’elle peut être reléguée au second plan au nom de l’urgence, de l’efficacité ou du bon sens.

Autrement dit, ce n’est pas seulement de la controverse qu’on débat. On débat aussi de ce qui mérite d’être débattu.

Et c’est là que le contraste avec le Québec est le plus frappant. Dans la presse québécoise, ce type d’argument — qui consiste à relativiser la controverse — est pratiquement absent. Non pas parce que tout le monde pense la même chose sur tout, mais parce que certaines prémisses ne sont pas contestées. Le bilinguisme comme norme minimale en fait partie.

Hors Québec, ces prémisses sont discutées. Parfois frontalement.

Faut-il en conclure que le Canada est profondément divisé sur ces questions ? Pas nécessairement. Car malgré ces différences, un élément demeure : la critique domine des deux côtés. Même là où elle est contestée, la controverse est prise au sérieux. Elle n’est ni marginale ni artificielle.

Au fond, ce que révèle cet épisode, ce n’est pas un simple désaccord linguistique. C’est un débat sur la place des normes dans l’espace public. Sur ce qu’on attend — ou non — de ceux qui occupent des positions de pouvoir. Et sur ce qu’on est prêt à considérer comme allant de soi.

Disons-le franchement, ce n’est pas rien ! Nous aurions tort de ne retenir que les arguments offensants qui s’expriment hors Québec, ceux qui banalisent la portée irrespectueuse du geste de Michael Rousseau. Il y a plus d’empathie de l’autre côté de la frontière à l’endroit des préoccupations linguistiques du Québec qu’on aurait pu le penser.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées en accueillant autant les analyses et commentaires de ses lecteurs que ceux de penseurs et experts d’ici et d’ailleurs. Envie d’y prendre part? Soumettez votre texte à l’adresse opinion@ledevoir.com. Juste envie d’en lire plus? Abonnez-vous à notre Courrier des idées.


© Le Devoir