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Le viol du Liban

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30.03.2026

Le 2 mars, quelques roquettes du Hezbollah en direction d’Israël, en représailles pour l’assassinat de l’ayatollah Khamenei à Téhéran, déclenchaient le feu du ciel sur le Liban. Ou plutôt le feu de l’enfer. Ici, l’enfer se nomme Israël.

On ne saura jamais si, dans le cas improbable où le « Parti de Dieu » libanais n’aurait pas agi de la sorte, l’État hébreu se serait (relativement) retenu. Il y a toujours l’imparable argument de la sécurité à la frontière nord avec le Liban, après le faux « cessez-le-feu » de novembre 2024 entre le Hezbollah et Israël, violé 10 000 fois en 500 jours par l’armée israélienne.

Et 10 000, ce n’est pas une figure de style, c’est une évaluation, par l’ONU, du nombre de frappes israéliennes au sud du Liban entre le 27 novembre 2024 (prétendu « cessez-le-feu ») et le 28 février 2026 (attaque israélo-américaine contre l’Iran). Elles ont alors tué environ 500 Libanais, dont beaucoup de civils.

Dans la période précédente, entre le 8 octobre 2023 et le 27 novembre 2024, Tsahal a tué plus de 4000 personnes au Liban (surtout à l’automne 2024). Et depuis le fatidique 2 mars de Donald Trump : 1238, chiffre diffusé dimanche par le ministère de la Santé à Beyrouth.

Il y a également — non moins vrai — le Hezbollah, incrustation maligne au sein de l’État libanais, émanation directe de l’impérialisme chiite iranien, qui a refusé de rendre les armes comme il avait été convenu, après les combats et les bombardements terribles de l’automne 2024. Un cercle vicieux.

Au-dessus de tout ça, il y a la volonté de forces de plus en plus importantes en Israël d’étendre au maximum le territoire de l’État juif, avec des arguments tout autant religieux ou sécuritaires que classiquement impérialistes.

Non seulement en Cisjordanie, qu’ils appellent Judée-Samarie, depuis 1967 terre de conquête et bientôt d’annexion progressive par les colons juifs « fous de Dieu », qui martyrisent, terrorisent, délogent — et parfois assassinent — les habitants palestiniens.

Mais désormais, l’expansion territoriale de l’État hébreu se fait également du côté de Gaza — déjà « nettoyé » et contrôlé directement à 50 % par Tsahal (l’armée israélienne) — et aussi du sud du Liban, occupé entre 1982 et 2000, et où on remet ça aujourd’hui.

Le chef de file le plus influent de l’ultra-droite fascisante, le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a appelé le 23 mars à l’annexion pure et simple (et non à la simple occupation provisoire d’une « zone tampon ») du sud du Liban jusqu’au fleuve Litani, qui deviendrait la nouvelle frontière nord d’Israël. Ce qui représenterait une amputation de 10 % du territoire libanais.

Le ministre israélien de la Défense a déclaré que l’objectif est d’appliquer le « modèle Gaza » au Liban. Concrètement ? Détruire les infrastructures essentielles. Forcer le déplacement de la population. Et enfin, occuper un territoire vidé de ses habitants. Une opération militaire doublée d’une épuration démographique.

« Le principe est clair : là où règnent le terrorisme et les missiles, il n’y aura ni maisons ni habitants », a ainsi déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz.

Au moins 700 000 habitants du sud du Liban ont reçu des ordres d’évacuation ou ont été contraints de fuir leurs foyers en raison des affrontements. Selon un communiqué, samedi, du Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU, le nombre de déplacés dépasse le million, dans un pays qui n’a pas 6 millions d’habitants.

Le Hezbollah savait que la moindre action de sa part déclencherait des représailles de grande ampleur, Israël n’attendant que cela. Ce sont bien les États-Unis et Israël qui ont décidé d’attaquer l’Iran, malgré l’absence de toute menace grave et imminente en provenance de Téhéran.

Mais la séquence qui a immédiatement suivi, c’est bien l’Iran qui l’a déclenchée, par Hezbollah interposé. Un acte d’agression indirect qui a replongé le pays du Cèdre dans l’horreur, la dépossession et les tensions intercommunautaires, soudain remontées en flèche.

Deux détails importants pour compléter ce tableau d’un État martyr qui se voulait un modèle de cohabitation et qui est devenu un pion dans les conflits des autres.

Le Hezbollah, ou « Parti de Dieu » (tout un programme), fut historiquement, à la fois un instrument de promotion de l’importante minorité chiite et un organisme inspiré et téléguidé par la République islamique d’Iran, maison mère du chiisme mondial et de « l’Axe de la résistance » anti-israélienne.

Sous l’égide de son chef Hassan Nasrallah (de 1992 à 2024), le groupe pouvait s’affirmer libanais malgré cette ambivalence fondamentale. État dans l’État, armée parallèle, parti politique, agent d’un pays étranger, groupe mafieux dans l’économie locale, il s’insérait malgré tout dans le système clientéliste du Liban. Tout bien considéré, il était admis par une majorité de Libanais comme membre de la communauté nationale.

Mais depuis la disparition violente de Nasrallah en septembre 2024, tout cela a changé.

Le courageux quotidien L’Orient-Le Jour, par exemple, a décrit comment les Gardiens de la révolution iraniens ont directement pris en main la branche militaire du Hezbollah après l’assassinat et la décapitation de son appareil sécuritaire, lors de la guerre de l’automne 2024.

Une majorité de l’opinion désigne désormais le Hezbollah comme étant clairement « le bras de l’Iran au Liban ». Cette opinion est aujourd’hui renforcée, sur un mode tragique et exaspéré, voire désespéré, par la guerre.

Le Liban est pris entre deux feux : celui, écrasant et meurtrier, des bombes d’Israël et celui, étouffant, du Hezbollah contrôlé par l’Iran. Avec un corollaire tragique : l’impuissance de l’État et de l’armée régulière du Liban, spectateurs devant une décomposition annoncée.

Pour joindre l’auteur : francobrousso@hotmail.com

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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