Je refuse une vision du monde en deux dimensions |
Êtes-vous assez vieux pour avoir connu les courriers du cœur, les petites annonces et les lignes ouvertes ? On m’a raconté qu’il y a même déjà eu des bars-rencontres où chaque table portait un numéro et avait son propre téléphone pour permettre d’appeler une autre table. C’est fou, non ? Tout ça avant Internet et les réseaux sociaux. Comme quoi les humains ont besoin depuis toujours de se rassembler, de se retrouver et d’échanger. Les rencontres n’étaient pas toujours physiques, souvent à distance, mais bien réelles, voire vitales et nécessaires.
On peut juger la génération précédente en se disant qu’elle est dépassée par les technologies. Mais je préfère me dire que cette génération a connu autre chose. Ce qui n’est pas le cas de la nouvelle.
Voici comment Internet a détruit le monde et a réussi à transformer toutes les relations interpersonnelles en conflits : en nous mettant en opposition les uns contre les autres. Des articles, des lettres d’opinion, des faits divers, des faits historiques polarisants, des sujets de controverse, des réalités scientifiques et des demi-vérités sont publiés 24 heures sur 24 dans votre fil d’actualités. Mais aussi des tonnes de mensonges et de réalités déformées.
Votre humeur s’assombrit, on sollicite vos émotions pures et l’humain que vous êtes n’a pas le choix de réagir. Résultat : vous êtes « pour » ou « contre ». Mais rien entre les deux. Nous sommes tous tombés dans le panneau !
Autrefois, si une dame à l’autre bout de la province appelait une ligne ouverte à la radio pour donner son opinion et que vous étiez en désaccord avec elle, il fallait que vous appeliez à la même station de radio et que vous attendiez votre tour pour répliquer. Entre-temps, vous aviez le temps de réfléchir, et l’adrénaline dans votre système pouvait redescendre tranquillement. L’animateur maison avait tôt fait de vous modérer et vos propos étaient nuancés une fois que vous étiez en ondes. Aujourd’hui, avec le Web, vous pouvez écrire directement à l’animateur ou même retrouver la dame et lui proférer des insultes dans le confort de votre domicile, sans bouger et sans vous montrer la face.
Ce n’est pas ça qu’on appelle le progrès.
Vous ne pouvez plus avoir d’opinion. Vous pouvez être pour ou contre. C’est noir ou c’est blanc. Gauche ou droite. Ami ou ennemi. Rien entre les deux.
Un jour, alors que j’étais plus jeune et que je marchais dans les rues du Plateau Mont-Royal, j’ai vu un petit attroupement. Je me suis approché ; il y avait un feu. Les passants s’arrêtaient et assistaient à cette triste scène. À l’intérieur, un piano brûlait ; dehors, on pouvait entendre les cordes céder dans un fracas surréaliste. On entendait les sirènes des pompiers qui s’approchaient. Les gens qui s’étaient arrêtés échangeaient des regards complices. Des mamans avec leurs poussettes, des jeunes couples avec leurs épiceries dans les bras, des punks, des personnes âgées, des enfants à bicyclette. Une fois le feu éteint, la foule assemblée avait applaudi le travail des pompiers. Un moment bizarre, étrange à vivre. Mais si humain.
Aujourd’hui, on prendrait l’incendie en photo, on le filmerait, on ferait un selfie avec le feu en arrière-plan, on le commenterait en ligne… Et tout ça finirait dans une guerre de mots à n’en plus finir. Pour un feu dont on ne sait rien, au fond. C’est pas un peu ça, le Web ?
Le père d’un ami m’avait expliqué un jour comment il avait appris à soutenir un regard. Il détestait faire ça lui-même, mais il le faisait pour reconnaître les menteurs et les gens malhonnêtes. Selon lui, c’était un truc infaillible. C’est impossible à reproduire sur le Web.
Mes années dans les bars m’ont appris que personne n’est lui-même dans un tel contexte. On veut bien paraître et on ne montre que le plus beau de sa personne. Ça ne représente aucunement qui on est dans l’intimité. C’est une parade, une game. Alors imaginez sur le Net !
Vous croyez avoir réfléchi et vous être fait votre propre opinion parce que vous avez choisi votre camp entre deux possibilités ? Mais où en seriez-vous si on ne s’était pas contenté de ne vous présenter que deux choix ? Auriez-vous développé trois ou quatre autres options ? Vous ne trouvez pas ça limité que d’avoir à choisir entre seulement deux avis incomplets et impersonnels suggérés par Facebook ou X ? Je parle ici de ces idées préfabriquées qu’on nous répète comme un perroquet. Toutes ces idées que nous adoptons et qui ne viennent pas de nous.
Pour ma part, j’essaie de me tenir au centre. Ni à droite ni à gauche. Et je trouve le moyen de voter quand même, de choisir et de m’exprimer. J’ai plus que deux vitesses ; entre « être en christ » ou « être en tabarnacle », il y a une infinie variété de possibilités. Le monde est en couleurs, mais nous, on pense tout en noir et blanc.
Dites-moi : on a évolué ou on a régressé ?
On est beaucoup moins baveux et intransigeants en personne. Quand on est devant les gens, on met des gants blancs — on ménage nos transports, comme dit ma mère. Avoir raison, planter l’autre, gagner son point à tout prix au détriment de la vérité : derrière un écran, tout le monde devient une cible et tout ce qu’on dit devient une arme. C’est facile. C’est comme faire la guerre à distance. On ne voit pas l’ennemi tomber sous les balles. On ne voit pas le sang couler.
Vous avez une opinion ? J’en doute. Je pense plutôt que vous avez lu quelque chose sur Internet et que vous y réagissez. Je pense que vous avez adopté une position morale et que vous la défendez envers et contre tous. Mais une idée, une réflexion, ce n’est pas ça. On n’a jamais eu autant de moyens pour communiquer entre nous. Et il ne s’est jamais dit autant de « marde ». C’est la faute aux moyens ou à ceux qui les utilisent ? Les deux, je pense.
Si vous êtes de ceux qui pensent que la vraie vie et Internet ne sont pas reliés, sachez que ce qui se passe sur Internet influence directement ce qui se passe en bas de chez vous. Des gens perdent leurs jobs pour avoir trop parlé sur Internet. D’autres se font frauder. Et nous, on se fait mentir. Tout ce qui se passe sur votre écran, c’est la vraie vie. Les algorithmes gèrent même le temps passé sur les applications. Ce n’est plus nous qui gérons notre temps.
Vous avez retourné votre télé contre le mur parce qu’il y avait trop de pubs et que les médias traditionnels ne sont pas assez honnêtes ? Qu’est-ce que vous foutez sur Internet, alors ? Les pires crosseurs et les pires menteurs sont ici ! L’info n’est pas triée et y est garrochée n’importe comment.
Et ne venez pas me parler des pubs de la télé, parce que je vomis sur commande quand je vois toutes celles que je dois me taper pour regarder une vidéo de 45 minutes sur YouTube. Une vidéo que j’ai plus ou moins choisie, d’ailleurs, parce que c’est mon algorithme qui me l’a suggérée. Pour le libre arbitre, on repassera.
Les codes sont truqués et les agresseurs se posent en victimes tout en vous frappant. On vous désinforme, on occupe tout l’espace médiatique, puis on vous dit que les médias sont vos ennemis avec pour résultat que vous ne faites plus confiance à vos propres sources et à votre propre jugement.
On sème dans votre cervelle la graine de la méfiance vis-à-vis des scientifiques. Dans cet univers-là, on attaque même les artistes.
Et il vous reste quoi, au bout du compte ? « Pour ou contre. ». « Avec nous ou contre nous ». Il vous reste ce qu’on vous a dit de penser. Ce qu’on a trouvé de mieux, c’est de se réunir entre gens qui pensent pareil. C’est tellement réconfortant. On pense tous pareil. Ça va bien aller pour penser et décider des choses ? Ben non, je ne pense pas que ça marche comme ça. Je pense plutôt qu’on est bon pour se mettre en gang, ensemble, dans la marde.
Rien de pire qu’un groupe d’imbéciles, même bien intentionnés, qui n’ont en commun que la rage et la certitude d’avoir raison. Fournissez-leur des armes et vous avez tous les ingrédients d’une catastrophe annoncée.
Je sais que le monde a changé et qu’il ne redeviendra jamais comme avant. Je voulais juste vous dire que je suis toute là, que j’ai toute ma tête et que je refuse cette vision du monde en deux dimensions. Tant que je vais être capable, je vais me tenir au centre, je vais résister.
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