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Sans maîtres

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30.03.2026

Il y a une pensée qui me turlupine, qui me taraude, qui résonne en moi d’un écho de plus en plus fort et clair. Une pensée qui insiste et semble vouloir se matérialiser sous mes yeux, elle n’est pas fantasme. Elle se précise avec chaque nouvelle trahison budgétaire, chaque conférence de presse où l’on nous explique, l’air sincère, pourquoi on ne peut pas faire autrement. La pensée, la voici, nue et un peu scandaleuse : nous ferions mieux sans eux. Sans maîtres.

Une évacuation salutaire, pas dans la violence. Pas dans l’effondrement et l’abandon. Dans la lucidité et l’organisation, simplement. Motivés strictement par l’amélioration du bien-être collectif.

Nous vivons sous la tutelle d’une classe politique qui a cessé, depuis longtemps, de gouverner pour gouverner. Elle gouverne pour demeurer. Le pouvoir n’est plus un mandat, c’est un patrimoine. On le transmet, on le protège, on le consolide par alliance, par réseau, par le subtil art du copinage érigé en système. Les baronets modernes ne portent plus de capes — ils portent des attachés-cases et siègent dans des conseils d’administration d’entreprises qu’ils rejoindront après leur passage à l’Assemblée nationale. La porte tournante n’est même plus une métaphore : c’est l’architecture fondamentale du pouvoir contemporain.

On le voit. On le sait. On en parle au souper comme d’une évidence triste, presque banale. Voilà ce qui devrait nous alerter — non pas l’injustice elle-même, mais notre résignation à la nommer sans la combattre.

Pendant 40 ans, le néolibéralisme n’a pas seulement restructuré l’économie : il a restructuré notre imagination. Il nous a appris à croire que la complexité des choses exige des intermédiaires. Que sans la pyramide hiérarchique, rien ne tient. Que les gens — le vrai monde, comme on dit ici — ne savent pas vraiment ce dont ils ont besoin.

C’est le grand mensonge fondateur.

Les gens savent. Ils savent ce que coûte un loyer. Ils savent ce que signifie attendre aux urgences. Ils savent, d’un savoir incarné, immédiat, ce que les consultants en politique publique apprennent en PowerPoint. La compétence n’a jamais été le monopole des élites — elle en a simplement été captée, valorisée, rémunérée de façon à rendre invisible toute autre forme d’intelligence.

Ce qui s’offre à nous maintenant — et c’est là où la chimère devient sérieuse —, c’est la possibilité technique d’une organisation sans centre dominant. Des structures horizontales, des communs numériques, des outils de délibération collective que la technologie rend enfin praticables à grande échelle. Non pas l’utopie naïve de l’anarchisme de salon, mais quelque chose de plus pragmatique et plus exigeant : des cercles de décision concentriques, poreux, où l’autorité s’exerce par compétence et consentement plutôt que par nomination et appartenance.

Ces outils existent en germe. Ils attendent. Ils n’attendent qu’une chose : ne pas tomber entre les mains de ceux-là mêmes qui ont intérêt à ce que rien ne change. Car le vrai danger de la révolution technologique que nous traversons, ce n’est pas l’intelligence artificielle qui penserait à notre place — c’est que les mêmes oligarques qui contrôlent les flux financiers contrôlent désormais les flux de données. Même table. Même buffet. Servi et empiffré avant même qu’on ait posé la nappe.

La question n’est pas de savoir si nous pouvons nous organiser autrement. Nous le faisons déjà, à petite échelle, dans les coopératives, les mutuelles, les collectifs de quartier, les réseaux d’entraide qui ont explosé pendant la pandémie et qu’on a ensuite prudemment ignorés dans les rapports officiels. La question est de savoir si nous aurons le courage politique — le courage collectif — d’exiger que ces formes d’organisation soient prises au sérieux. Financées. Outillées. Reconnues comme légitimes, au même titre que les structures héritées du siècle dernier.

Ce serait inconfortable pour beaucoup de monde. Ce serait, soyons honnêtes, la fin d’un certain nombre de carrières confortables construites sur l’art de gérer ce qu’on aurait pu simplement décider ensemble.

Je ne hais pas les élites. Je les regarde avec la tranquillité qu’on réserve aux choses qui ont fait leur temps. Elles ont régné sur un monde qui croyait avoir besoin d’eux — ce monde-là se fissure. Et dans les fissures, depuis toujours, pousse ce qu’aucune pyramide n’a réussi à étouffer : la compétence ordinaire, la solidarité pratique, l’intelligence de ceux qui ont appris à faire avec peu parce qu’on ne leur a jamais donné beaucoup.

Ce sont ces gens-là qui tiennent la société debout, au quotidien, dans le silence. Ceux qui nettoient les salles de bain, qui soignent les vieux, qui conduisent les autobus à cinq heures du matin, qui nourrissent leurs voisins quand la fin du mois arrive trop tôt. Ils n’ont jamais eu besoin qu’on leur explique ce qu’est l’entraide — ils la pratiquent, sans séminaire de leadership, sans vision stratégique sur cinq ans.

Ce qu’on leur a refusé, c’est le cadre. Les outils. La légitimité de se gouverner eux-mêmes.

Mais imaginez — et ce n’est pas chimérique, nuagique ou radical, de se prêter à cet exercice de pensée — une technologie qui émanciperait vraiment, qui appartiendrait à ceux qui s’en servent. Des plateformes de délibération communes, des budgets décidés par les gens concernés. Des services conçus par ceux qui les utilisent et ceux qui les donnent, ensemble, sans la couche de management rentière qui absorbe les ressources avant qu’elles atteignent quiconque. On sait faire. On l’a prouvé à chaque catastrophe, à chaque crise où l’État a trébuché et où les voisins ont pris le relais.

La vraie nouveauté de notre époque n’est pas l’intelligence artificielle. C’est que nous avons, pour la première fois, les moyens techniques de faire à grande échelle ce que nous savons déjà faire en petit. Coordonner sans roi. Décider sans baron. Construire sans demander la permission à des gens qui n’ont jamais rien construit de leurs mains.

L’optimisme, ici, n’est pas naïf. Il est factuel. Nous sommes capables. Nous l’avons toujours été. Ce qui change, c’est que nous commençons — lentement, maladroitement, magnifiquement — à nous en souvenir.

Le buffet appartient à ceux qui ont préparé la nourriture. Il est grand temps d’entrer dans le restaurant, de virer les gérants et de choisir, enfin, ce qu’il y aura au menu.

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