Cessons les comparaisons et renouvelons l’éducation

Dans le contexte où le débat public s’intensifie autour du système d’éducation à trois vitesses, l’accent est de plus en plus mis sur les répercussions négatives de celui-ci pour les garçons. Cette préoccupation est légitime et mérite d’être entendue. Toutefois, centrer le débat sur les écarts statistiques de réussite entre les filles et les garçons conduit à occulter des problèmes plus structurels et moins visibles. Au lieu d’opposer deux groupes aux profils hétérogènes, il apparaît plus fécond d’examiner la capacité de ce système à répondre aux besoins de l’ensemble des jeunes.

Évitons une lecture binaire et réductrice

Les constats concernant les difficultés vécues par de nombreux garçons — échecs scolaires, surdiagnostics de TDAH, taux de décrochage plus élevés — soulèvent des questions importantes. Néanmoins, s’en tenir à une lecture comparative entre les filles et les garçons revient à se concentrer sur « l’arbre qui cache la forêt ». Cette approche peut même renforcer les stéréotypes de genre, des barrières invisibles qui entravent le développement harmonieux et la pleine participation sociale des jeunes. Dans certains milieux défavorisés, la forte présence de ces stéréotypes peut d’ailleurs restreindre davantage les marges d’action et d’expression de plusieurs garçons. Si leur situation nous préoccupe réellement, faisons attention aux généralisations ; surtout, déconstruisons les stéréotypes.

L’idée selon laquelle notre système éducatif « désavantage les garçons » est évidemment troublante et appelle, à juste titre, à réfléchir à des solutions pour le renouveler à la lumière des connaissances et des réalités actuelles. En revanche, une lecture binaire et réductrice de la situation risque de réactiver des débats polarisants qui divisent, au lieu d’éclairer la complexité et l’interdépendance des problèmes liés à l’éducation des jeunes. Si ce type de discours peut mobiliser et frapper l’imaginaire, il permet difficilement de comprendre les causes et les conséquences de ce système qui produit et reproduit des inégalités sociales, y compris celles liées au genre.

Cherchons à comprendre pour mieux soutenir les jeunes

Les difficultés vécues par plusieurs garçons s’inscrivent dans un ensemble de facteurs interreliés : conditions socio-économiques, vulnérabilités développementales, attentes comportementales, normes de performance et de réussite, accès aux services et aux programmes, diversité et accessibilité des activités parascolaires. À cela s’ajoutent les effets de la socialisation de genre, qui continue de reconnaître, de valoriser et de sanctionner différemment les filles et les garçons. On tend encore à éduquer et à intervenir de manière inégale selon le genre, même lorsque les besoins sont similaires, ce qui peut mener, entre autres, à une expression différenciée de la sensibilité.

Cela dit, la plupart des jeunes — filles et garçons, même les plus « tranquilles » — bénéficieraient de routines quotidiennes plus actives, ainsi que de la pratique régulière d’activités physiques, artistiques et créatives sous diverses formes. Ces possibilités d’action et d’expression leur offrent des moyens de s’autoréguler, de s’engager et de s’épanouir à l’école. De plus, la prédominance de la lecture dès le début de la scolarisation, bien qu’essentielle à la réussite scolaire, peut pénaliser et concourir à décourager des élèves dont les forces se manifestent davantage dans d’autres voies d’accès aux savoirs, comme l’oralité ou l’expérimentation.

Enrichir leur langage et leur jeu symbolique pourrait même en faciliter l’apprentissage. Par ailleurs, un milieu inadéquat, voire dénaturé, peut affecter davantage les élèves plus sensibles, sans égard au genre. Or, cette sensibilité devient une force quand elle est reconnue et soutenue.

La réalité, bien documentée, est que notre système éducatif désavantage plusieurs élèves, ce qui est socialement et éthiquement inadmissible, quels que soient leur genre ou leur milieu social. De nombreuses filles rencontrent, elles aussi, des obstacles majeurs à leur réussite scolaire et, plus tard, à leur intégration socioprofessionnelle. En outre, les jeunes qui ne correspondent pas aux normes dominantes de la société peuvent vivre la scolarisation comme une expérience marquée par l’exclusion ou le stress chronique. Réussir à l’école, au détriment de sa santé physique ou mentale, devrait également nous alerter sur l’inadéquation des conditions scolaires, y compris en milieux favorisés, et sur la finalité que nous attribuons à l’éducation.

Rendons l’éducation plus juste, inclusive et saine

Pour rendre notre système éducatif plus juste, inclusif et sain, il est essentiel d’admettre les problèmes structurels en jeu : manque de soutien aux équipes‑écoles, sous‑financement des services complémentaires et des projets mobilisateurs, environnements scolaires désuets, rigidité des programmes pédagogiques, pressions liées à la performance, gestion de classes aux besoins multiples et complexes. À cela s’ajoutent les effets cumulatifs des inégalités sociales et des diverses formes de discrimination, dont celles fondées sur le genre et la classe sociale. Dans ce contexte, le personnel enseignant, souvent surchargé et insuffisamment soutenu, ne peut à lui seul compenser les failles de ce système.

Plutôt que de nous enliser dans des analyses clivantes, misons sur une approche compréhensive et collaborative, centrée sur les besoins et les réalités de l’ensemble des jeunes. Cela implique de respecter les rythmes des élèves, de reconnaître la diversité des profils et des parcours, de proposer des expériences éducatives variées et porteuses de sens, de former des esprits critiques et ouverts sur le monde et d’accompagner les jeunes vers une citoyenneté responsable et engagée. Un appui politique et financier solide et durable aux milieux scolaires — et communautaires — est également indispensable pour les rendre plus soutenants, flexibles, attrayants et équitables.

Enfin, les questions soulevées concernant notre système d’éducation à trois vitesses se doivent d’être examinées collectivement, dans une visée constructive. Nous gagnons à poursuivre ce débat sans alimenter la polarisation ni négliger des élèves dont les besoins sont moins perceptibles. Et si, dans l’intérêt des jeunes, nous repensions et renouvelions l’éducation, afin de leur offrir un présent et un avenir plus justes, florissants et rayonnants ?

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