Cuba, Haïti et la démocratie |
On sait — du moins, de plus en plus — comment Haïti a été punie pour son indépendance. D’une part, par la « double dette » imposée par la France en 1825 à la jeune République, chargée de « dédommager » son ancienne métropole avec des paiements qui ont étouffé l’économie de l’île. D’autre part, avec des embargos sur le commerce des puissances esclavagistes environnantes — notamment américaines, anglaises et espagnoles —, qui n’allaient certainement pas permettre à des Noirs de s’imaginer prospères.
On sait moins comment toutes les populations afrodescendantes de la région ont aussi été indirectement « punies » pour l’indépendance d’Haïti.
Selon les estimations des historiens, tout juste avant la Révolution française, entre 40 et 50 % du sucre et du café consommés en Europe étaient produits à Saint-Domingue : il fallait bien que l’immense « trou » laissé par la révolution haïtienne soit comblé par quelqu’un quelque part. La production du sucre à Cuba s’est décuplée à partir de cette période ; la traite et la violence esclavagistes s’y sont aussi intensifiées. L’esclavage sera aboli par les Britanniques (1834), les Français (1848) et les Américains (1865), mais continue à Cuba jusqu’en 1886. À bien des égards, les Afro-Cubains ont été forcés de « compenser » notre liberté.
À partir des années 1850, l’industrialisation du sucre de betterave provoque l’effondrement progressif de la demande européenne pour le sucre de canne. Les États-Unis, eux, continuent de s’approvisionner à partir des plantations cubaines. Si bien qu’à la fin du XIXe siècle, bien que l’île demeure une colonie espagnole, ses intérêts économiques sont déjà en grande partie contrôlés par les industriels américains.
En 1898, la guerre coloniale entre les États-Unis et l’Espagne amène Washington à annexer Puerto Rico et Guam et à prendre le contrôle effectif des Philippines et de Cuba. En 1901, les Américains obligent Cuba à intégrer dans sa constitution l’amendement Platt, qui donne le droit à Washington d’intervenir militairement à tout moment sur l’île pour assurer la « stabilité » de son gouvernement. (Par stabilité, il faut comprendre l’assurance des intérêts économiques américains, qui continuent à monopoliser le développement de l’île.)
Les États-Unis opèrent de manière similaire en Haïti, occupée militairement par les marines de 1915 à 1934. En 1918, Franklin D. Roosevelt y impose une nouvelle constitution qui permet la propriété foncière par les étrangers — et permet donc aux Américains d’asseoir leurs intérêts économiques sur l’île.
Lorsque Fidel Castro s’installe au pouvoir à Cuba, en 1959, il nationalise progressivement des entreprises qui appartenaient à des industriels américains. Les sanctions économiques d’Einsenhower commencent en réponse à cet « affront ». Coupés du pétrole américain, les castristes se rapprochent un premier temps de l’URSS pour y chercher une nouvelle source de carburant.
D’un côté, le régime utilise les revenus des nationalisations pour créer des programmes sociaux qui bénéficient aux Cubains les plus pauvres, dont la majorité afro-cubaine. De l’autre, les effets de l’embargo économique diminuent la part de richesse à redistribuer — sans compter la répression qui s’installe contre les libertés civiles.
François Duvalier s’installe à Port-au-Prince en 1957, pendant l’ascension de Castro à Cuba. Pour Washington, la principale qualité du duvaliérisme, c’est de ne pas être communiste — c’est-à-dire de ne pas chercher à nuire aux intérêts américains établis dans le pays. La répression politique de François et Jean-Claude Duvalier a beau être sanglante, elle a au moins comme « avantage » d’abattre sa violence sur toute tentative d’organisation syndicale. Le salaire minimum est maintenu à quelques sous de l’heure, ce qui permet à l’industrie textile américaine d’y implanter des sweatshops ultraprofitables.
Alors que la guerre froide s’essouffle, les opposants au duvaliérisme, après des décennies de résistance, arrivent enfin à faire tomber la dictature, en 1986. Jean-Bertrand Aristide, prêtre charismatique inspiré de la théologie de la libération, est un homme de gauche qui parle de sortir le peuple haïtien de la pauvreté. Il fait l’objet d’un coup d’État en septembre 1991, huit mois après son intronisation à la présidence.
La crise politique augmente l’afflux de réfugiés haïtiens vers les États-Unis. En 1994, le gouvernement Clinton appuie le retour d’Aristide au pouvoir, mais insiste pour que les salaires minimums des Haïtiens restent les plus bas possible. De grands reportages américains montrant les conditions de travail dans les usines de Walt Disney en Haïti attirent l’attention du public sur la question.
Durant ses années au pouvoir, Aristide, étouffé par Washington, déçoit une partie de sa base en ne remplissant pas assez ses promesses sur la lutte contre la pauvreté. Il en fait déjà trop pour rester en bons termes avec les Américains et ses alliés occidentaux : il augmente « trop » le salaire minimum et ressuscite les demandes de réparations pour la « double dette » imposée par la France. En 2004, il est expulsé du pays et forcé à l’exil. En 2006, une enquête du New York Times détaille les efforts du gouvernement Bush pour déstabiliser sa présidence, financer ses opposants et organiser le coup d’État.
De la mission des Nations unies (MINUSTAH) à l’implication de l’Organisation des États américains dans l’élection de Michel Martelly en 2011 à l’assassinat de Jovenel Moïse en 2021 : la démocratie haïtienne n’a jamais vraiment pu éclore et se stabiliser depuis. On voit aujourd’hui le marasme.
Penser Cuba et Haïti ensemble, intimement liées depuis toujours, nous amène à comprendre deux choses. D’abord, qu’il est impossible de construire une souveraineté économique appuyée sur des droits et libertés démocratiques lorsque l’on vit sous le joug de Washington. Les deux peuples ont été sabotés en parallèle, dans des styles et des pièges différents, mais l’étouffement est le même. Ensuite, que Trump n’invente rien. Tout au plus, il envenime.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.