Chronique|Broyer des vies, en silence Emilie Nicolas
« Oui, la violence c’est une chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. » Le député socialiste français Jean Jaurès prononce ce discours célèbre en 1906, en réplique au ministre de l’Intérieur d’alors, Georges Clemenceau, critiquant la violence des grèves ouvrières. « Or, le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers. »
Si ce discours est devenu un classique, c’est qu’il résume le nœud de la plupart des débats sur la « violence politique ». Si les puissants de ce monde peuvent condamner des familles à la misère avec un trait de crayon, pourquoi élèveraient-ils la voix ? Pourquoi joueraient-ils des coudes ? Signer poliment, diplomatiquement, élégamment, des décrets qui se traduisent en arrêts de mort pour des milliers de personnes n’est-il pas un geste d’une violence politique sans nom ?
Il est rare qu’on parle de « violence politique » aux nouvelles du soir. On voit la violence du débordement d’un quidam dans une manifestation ; pas celle du propriétaire qui jette des personnes âgées à la rue. Jaurès continuait :........
