Le report de l’objectif climatique accroît l’incertitude |
Le Québec s’était engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 37,5 % par rapport aux niveaux de 1990 d’ici 2030. Le mois dernier, il a reporté cet objectif à 2035.
Ce changement a des implications majeures pour les entreprises qui planifient des investissements complexes sur plusieurs décennies. Les entreprises s’appuient en effet sur les objectifs climatiques pour aligner l’allocation des capitaux privés, la planification des infrastructures, l’innovation industrielle et la transformation de la main-d’œuvre sur les politiques publiques.
Les recherches montrent que l’incertitude liée aux politiques climatiques retarde les investissements. Les entreprises engagent des capitaux en fonction des trajectoires réglementaires prévues et des contraintes crédibles en matière d’émissions. Lorsque ces trajectoires deviennent ambiguës, la planification stratégique s’affaiblit, la confiance des investisseurs diminue et le coût du capital pour la décarbonation augmente.
Lorsque les gouvernements reviennent sur les objectifs fixés, les entreprises ont du mal à faire la distinction entre les contraintes durables à long terme et les objectifs politiques susceptibles d’être révisés. Dans la gouvernance climatique, la crédibilité est une forme de capital institutionnel. Elle s’accumule lentement et peut s’épuiser rapidement.
Le rapport 2024 du Programme des Nations unies sur l’écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions montre que le report de mesures ambitieuses augmente considérablement les taux de réduction annuels requis par la suite ; dans certains scénarios modélisés, ils doublent, même. Le report ne réduit pas les pressions liées à la transition, il les accentue.
Le Comité consultatif sur les changements climatiques du Québec a précisément mis en garde contre ce risque dans son rapport 2025 intitulé Définir l’ambition climatique du Québec. Le Comité a recommandé non seulement de maintenir l’objectif de 2030, mais aussi de l’augmenter potentiellement à 45 %, parallèlement à des budgets carbone quinquennaux officiels et à une trajectoire structurée vers la carboneutralité d’ici 2045. Son message central était clair : les retards concentrent les ajustements économiques, techniques et sociaux dans une fenêtre temporelle plus étroite.
Pour les entreprises, cette compression est importante. Les actifs industriels construits aujourd’hui détermineront les profils d’émissions pendant des décennies. Gagner du temps à court terme peut accroître l’intensité de la transition à long terme.
Une préoccupation commune est que le Québec pourrait se trouver désavantagé en avançant plus rapidement que d’autres territoires. Pourtant, les tendances économiques mondiales indiquent que l’avantage concurrentiel est lié à des voies de décarbonation crédibles.
L’Union européenne maintient un objectif de réduction des émissions de 55 % d’ici 2030 et intègre ses ambitions climatiques dans sa politique commerciale et industrielle, notamment avec le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, qui entrera pleinement en vigueur en 2026. La Californie, partenaire du Québec sur le marché commun du carbone, vise la carboneutralité d’ici 2045 dans le cadre de son plan d’action 2022. Le Royaume-Uni a légiféré pour atteindre une réduction de 78 % d’ici 2035.
Ces territoires font face à des pressions économiques similaires. Ils ne se contentent pas d’annoncer des objectifs, mais les assortissent d’écosystèmes réglementaires : cadres financiers durables, exigences de diligence raisonnable dans la chaîne d’approvisionnement et mesures frontalières liées à l’intensité carbone.
Les entreprises québécoises doivent s’aligner sur ces normes en constante évolution. Lorsque les objectifs climatiques changent, les entreprises nagent dans l’incertitude quant aux règles à respecter : les signaux politiques locaux ou les exigences de plus en plus strictes des marchés mondiaux. Dans l’économie actuelle, la compétitivité dépend moins de la réduction des ambitions que de la stabilité des politiques.
Les systèmes de plafonnement et d’échange du Québec et de la Californie traduisent les contraintes futures en matière d’émissions en prix actuels du carbone. Ces systèmes fonctionnent sur la base des attentes. Les recherches sur la réglementation climatique et le risque financier, notamment les travaux publiés par le Centre for Economic Policy Research, soulignent que des cadres politiques prévisibles et durables sont essentiels à la stabilité des prix et à l’efficacité des investissements.
Lorsque les trajectoires d’émissions sont révisées, les signaux de prix risquent de refléter la volatilité politique plutôt que les contraintes environnementales. Le Comité consultatif sur les changements climatiques du Québec a averti que le fait de reporter l’objectif des engagements climatiques risquait de saper la confiance dans la gouvernance climatique elle-même.
Cette situation ne signifie pas pour autant que la politique climatique doit ignorer le contexte économique, mais les objectifs ont une fonction différente : ils ancrent les attentes.
Séparer les étapes des tactiques renforcerait la gouvernance. Des budgets carbone formels, comme le recommande le comité consultatif du Québec, pourraient fournir des plafonds d’émission transparents sur cinq ans tout en permettant une certaine flexibilité.
La voie à suivre est claire : rétablir l’objectif intermédiaire pour 2030 et l’ancrer dans des budgets carbone contraignants sur cinq ans dotés de feuilles de route sectorielles. Cette démarche fournirait des cadres prévisibles pour la planification des activités tout en préservant le débat démocratique sur les méthodes de mise en œuvre et les mécanismes de soutien à la transition.
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