Déclubage
Il y a, à mon sens, une confusion éclatante qui règne dans l’imaginaire collectif concernant le travail artistique. Il n’est pas rare de croire que les créations ressemblent aux artistes qui les créent. Bien que, dans ce domaine, je sois plus oiseau qu’ornithologue, mon œil m’a souvent permis de témoigner d’une réalité tout autre : les œuvres sont peut-être la plupart du temps l’incarnation de ce qui manque aux artistes plutôt que le reflet de leur « âme ».
C’est ainsi que, même en créant des objets parfois exigeants, voire cryptiques — travaux invitant à faire de somptueux voyages intérieurs plutôt qu’à suivre une trame narrative d’avance prescrite —, l’esprit créatif peut également être tout aussi friand de longues expéditions de canot ou de cyclotourisme en milieux ruraux.
Par exemple, un artiste à la pratique exigeante et éclectique dont il serait difficile de mettre l’œuvre dans une case — oscillant entre les formes et les contenus, menant tantôt des entreprises innervées par un esprit profond de dissidence et d’organicité profane et d’autres fois par, disons, des désirs de formes au caractère sacré plutôt tirées au cordeau — pourrait aussi être profondément attaché au plaisir de la rame et à la longue descente de cette rivière exceptionnelle appelée « là où l’on guette l’orignal » : Ashuapmushuan.
Quand on se trouve dans cette réserve faunique de la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ), on mesure la chance inestimable que des citoyens, à une autre époque, se soient battus ardemment pour empêcher l’État et sa société Hydro-Québec d’aménager un barrage sur cette rivière. L’ancienne route des fourrures est un joyau de la nature, ainsi que de l’histoire des Premiers Peuples et de la nôtre. (Espérons que, collectivement, nous continuerons à préserver sans compromis ces cours d’eau — je pense entre autres à la Moisie ou à la Magpie.)
On mesure peut-être moins bien l’importance d’un autre geste de notre histoire, un geste de l’État celui-là : le déclubage.
Quand René Lévesque devient premier ministre, une des choses importantes qu’il fait, comme certains s’en souviennent, c’est redonner aux gens d’ici l’accès à la nature. Cet accès a été usurpé pendant longtemps par les clubs privés de chasse et de pêche de riches états-uniens et britanniques assoiffés de ces terres luxuriantes et giboyeuses que protègent heureusement des Autochtones militants, qui se posent encore aujourd’hui — et avec raison — en gardiens légitimes de leurs terres ancestrales. Le camp Adams, un des derniers clubs du genre à bizarrement exister de nos jours, a d’ailleurs tout dernièrement pu témoigner de leur détermination à les protéger encore.
Je fais ces détours d’esprit dans les précieux rapides qui irriguent ma tête, par le nord du lac Saint-Jean et les hauts pays de ce généreux bouclier de roc, mais ils m’amènent aussi sur les basses terres de ce fleuve majestueux, qui porte l’âme de tout un peuple et qui s’appelle le chemin qui marche dans la langue de ceux chez qui nous sommes. Ceux-là mêmes qui veillent encore, du mieux qu’ils le peuvent, sur ces trésors qui ne devraient appartenir à personne.
C’est l’automne et, aux abords du cap Tourmente, troquant le canot pour le vélo, l’ornithologue en moi voit maintenant les oies qui s’envolent pour un ciel plus chaud. La richesse de ces terres bordées par le cours d’eau le plus majestueux d’Amérique du Nord nous a fait nous déposer d’abord là pour cultiver le sol et faire pousser notre marmaille. Celle qui parle, encore aujourd’hui, notre langue pleine de glace dans une bouche à l’apparence lâche, mais qui se bat constamment contre la froidure pour faire des phrases portées par un souffle embué.
C’est là que l’artiste « obscur », animé de vie et en fait plutôt doué pour la joie, c’est là, oui, qu’il découvre un domaine : Saint-Louis-de-Gonzague-du-Cap-Tourmente. Immédiatement, l’envie d’aller voir lui prend, mais voilà, sur un écriteau en contrebas du vaste manoir, on peut lire, sur la grille fermée : propriété privée. En d’autres mots : défense d’entrer, circulez, il n’y a rien à voir.
Portée par une grande curiosité, je commence à m’enquérir de qui peut bien habiter là. Aux environs, des riverains me disent que deux ou trois pères du Séminaire — les propriétaires — viennent y séjourner l’été. Autrement, la place est en général de toute âme vidée. Ainsi, je me dirige vers Wikipédia et y apprends que, ma foi, il s’agit en fait, au regard de la loi, d’une municipalité. Cherchant son nombre d’habitants, je découvre le pot aux roses : il n’y en a pas. Zéro. Personne ne vit à cet endroit. Dans la MRC de La Côte-de-Beaupré, les pères du Séminaire, grâce à cette propriété municipalisée, ne paient pas de taxe foncière et ont un droit de vote égal à celui des autres agglomérations.
Je tombe alors de mon vélo. Le canot dessale. Comment recevoir la disparité entre ce qu’elles donnent à voir d’elles et l’étendue de territoires enchantés que possèdent encore les communautés religieuses catholiques ici, dans ce doux pays appelé là où le fleuve rétrécit ?
À quand, le grand déclubage des soutanes ? Faudra-t-il un projet d’artiste pour activer l’imaginaire collectif ? Si, pour les partis politiques s’intéressant à la chose publique, la laïcité était plus qu’un enjeu électoral servant surtout à diviser les masses pour gagner du pointage dans un système uninominal à un tour vétuste et conçu pour le pouvoir, et si la réconciliation avec les Premières Nations et les Inuits était véritablement à notre agenda collectif, il y a longtemps que nous aurions mis dehors et exproprié pour de bon l’église du Vatican — ces vendeurs d’indulgences et d’enfers — pour redonner à qui de droit ces paradis véritables.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
