«Body surfer» contre l’autoritarisme

Plus jeunes, nous avions l’habitude de fréquenter les soirées où, devant une scène, des aficionados se retrouvaient pour faire éprouver à leurs chairs les joies de musiques féroces et éclatantes. Agglutinés comme des larves, goûtant la sueur des autres et foulant le sol en une danse robuste appelée slam, nous avions le plaisir de communier à un rituel dont la vertu était de nous obliger à dialoguer par le corps. Nos gestes brusques s’estompaient souvent en gestes tendres, car, avec la fatigue, il n’était pas anormal d’avoir à relever quelqu’un qui avait perdu pied, sauvant ainsi autrui d’un piétinement dont les marques n’auraient été visibles que le lendemain.

Mais ce qui par-dessus tout faisait notre joie était ce que nous appelions le body surfing, l’art de se laisser porter par la foule. À cette époque pré-11 Septembre, les agents de sécurité étaient souvent complices de ces vols planés. Ils nous aidaient à monter sur la scène afin que nous puissions accéder à la piste de décollage. Et puis, un jour, ces pratiques sont devenues de plus en plus proscrites. Elles étaient jugées trop dangereuses : comme ces buttes de neige et ces toilettes non genrées.

Quelle grâce ce fut à la fin décembre, lors des retrouvailles des Goules, ce groupe iconoclaste mené par l’inclassable Keith Kouna, de voir la foule en cohésion, en pleine solidarité, faire voguer abondamment les body surfers !

« La solidarité est un phénomène singulier. Il faut la vouloir et y adhérer pour qu’elle existe et, pourtant, on ne peut en faire l’économie parce qu’on n’échappe jamais aux autres », d’écrire Mark Fortier dans son Devenir fasciste. Ma thérapie de conversion, que nous citerons ici.

Il y a depuis un moment dans l’air des effluves qu’on nous balance à la tête pour, dirait-on, nous garder bien isolés les uns des autres, une fascisation de la socialisation en quelque sorte. Comment ne pas voir la vague de masculinisme chez les adolescents aussi comme les retombées directes d’un effet de ciblage à leur attention sur les réseaux sociaux qu’ils habitent comme on habitait autrefois nos corps en jouant dehors ? Est-il complètement insensé d’imaginer que des forces à l’œuvre tentent de recréer un paradigme pour nous renvoyer 70 ans en arrière en préparant une nouvelle génération à la haine et à la guerre ?

C’est qu’il ne faut pas croire que ces publicités en ligne d’accessoires à l’effigie du Canada comme 51e État ont été créées par des fanatiques dans leur sous-sol. Vu de l’angle militaire de la notion d’activités d’influences, tout pourrait indiquer que ces actions sont le fait de forces financières qui utilisent l’État pour leurs desseins impérialistes. Pour qui une frontière se redessine à la manière dont les empires coloniaux ont tracé celles des terres colonisées.

Les manœuvres d’enfermements de citoyens sans mandat d’arrêt, la chasse aux sorcières à l’égard des personnes racisées, trans et non genrées, l’arrêt du financement de recherches universitaires sur les questions de justice sociale, climatique et féministe, la censure de livres, le kidnapping d’un pays aux vastes ressources pétrolières, le meurtre d’innocents aux mains des hommes forts du maître du régime, etc. La liste s’allonge.

« Le fascisme est une “confusion structurée”. Il se déploie toujours en troublant l’intelligence commune, en répandant systématiquement le chaos dans la société. Moins on y voit clair, plus il prospère », précise Mark Fortier dans son essai.

Pour s’y opposer, il faut d’abord trouver à se rassembler, partager des idées et de l’amitié, puisqu’« il y a, dans le principe de l’amitié, une assomption de la fragilité humaine. Le groupe que l’on forme avec les autres est la seule façon que nous avons de frôler l’infini dans ce monde fini qui est le nôtre ».

Car, bien qu’à une autre échelle, au Québec aussi l’autoritarisme cherche à s’installer. Il n’y a qu’à voir la longue liste d’impacts annoncés sur notre démocratie en commission parlementaire par le Barreau, Amnistie internationale et autres nombreux lanceurs d’alertes concernant les effets profondément néfastes de cette constitution écrite par le pouvoir et pour le pouvoir — plutôt que par le peuple et pour le peuple — que cette Coalition en fin de vie cherche à imposer.

Ce parti épuise d’ailleurs depuis beaucoup trop longtemps déjà toutes les forces de contre-pouvoir de la société civile par l’accumulation effrénée de projets de loi tous plus nocifs les uns que les autres pour le filet et le tissu social. Il utilise aussi cette accumulation pour faire oublier — restons polis — de terrifiantes débâcles administratives. À mon sens, la Coalition avenir Québec cherche à hypnotiser l’opinion publique et à piéger la presse, utilisant aussi le spectacle d’une course à la chefferie pour faire écran au dossier vicié de constitution qu’elle cherche à faire avaler rapidement et sans obstruction.

Partageant de l’amitié, nous reparlerons ici des liens étroits entre droit, théâtre et politique, puis du retrait de l’article 29 du projet de loi 1 et donc, de la tentative d’activation par la Coalition de son piège à cons, tel qu’il a été récemment évoqué par votre nouvel aminche de la chronique lors d’un bref passage en commission parlementaire.

D’ici là, gardons à l’esprit que le body surfing est un puissant exercice de solidarité et de cohésion collectives. Dès lors, il est peut-être un danger, oui, mais surtout pour le pouvoir établi.

Il y a là, dans ce théâtre icarien, une métaphore fondamentale qui nous rappelle qu’ensemble nous pouvons tout, même porter un tiers vers un des plus grands rêves que l’humanité ait nourri depuis la nuit des temps : voler pour toucher au soleil, ce songe unique et flamboyant.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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