Le Patin libre et le fascisme

En 2024, Le Patin libre a été invité au John F. Kennedy Memorial Center for the Performing Arts de Washington pour présenter sa pièce de patinage contemporain Murmuration. Quelques mois plus tard, ce théâtre respecté et progressiste fut victime d’un scandaleux take-over du gouvernement Trump. Le centre fut illégalement affublé d’un nouveau nom.

Nous avons envisagé d’annuler, malgré le risque de poursuites. Nous n’appuyons pas l’actuel gouvernement américain et la chute du Kennedy Center. Toutefois, après concertation avec nos artistes, nous avons décidé de jouer.

Une bande de patineurs contestataires, punks, LGBTQ+, fumeurs de pot, fils d’immigrants, scientifiques et urbains ont planté une œuvre chorégraphique défiante en plein sur la pelouse de Donald Trump. Pour nous, c’était un acte de résistance. À travers le bruit de la polarisation médiatique et des chambres d’écho en ligne, il a été mal expliqué.

Nous respectons le boycottage du centre par d’autres artistes et une large part de son public habituel. Ces gens ont des sensibilités politiques semblables aux nôtres. Toutefois, nous avons décidé de réagir autrement à la profanation du Kennedy Center et aux troubles sociopolitiques dont elle fait partie.

Le fascisme, ce n’est pas uniquement des narcissiques fous de pouvoir qui prennent le contrôle d’une société. Le fascisme, c’est aussi la paresse, le dédain et l’isolement abdicatif des personnes qui devraient le combattre.

Comme les baobabs étrangleurs de planètes du Petit Prince, il faut patiemment arracher et combattre le fascisme tous les jours. C’est un travail salissant, ennuyant et parfois risqué. Mais, c’est nécessaire, car les graines de baobabs-fascisme sont là et seront toujours là. Le fascisme pousse là où les jardiniers faillissent à leur tâche.

En tant que sociétés, nous avons collectivement échoué à notre tâche de jardinage anti-fasciste, et ce, depuis plusieurs années. On le voit dans les actualités et dans notre vie de tous les jours.

Avec mon collectif, je veux faire mon travail de jardinage.

Je veux aller où ça barde et en terrain adverse, si nécessaire. Je veux générer le vrai dialogue, celui qui implique des allégeances opposées. Je veux casser les murs de ma chambre d’écho. En vivant des expériences artistiques élevantes avec des spectateurs rassemblés malgré leur diversité, je veux mettre au défi le fascisme qui gagne en nous divisant.

J’apprécie mes occasions de le faire dans les maisons de la culture et les festivals artistiques safe-space, mais ce n’est pas assez pour Le Patin libre.

C’est pour ça que Le Patin libre est allé jouer au Kennedy Center. Nous subissons maintenant une violente pluie d’insultes. Nos détracteurs auraient voulu que nous exprimions notre opposition exactement comme eux. Ce boycottage est facile et suffisant pour sauver sa propre peau et montrer qu’on ne fait pas partie du problème. C’est bien, individuellement. Mais c’est clairement insuffisant pour collectivement résister à la menace. Avec mes compagnons, j’ai donc choisi de ne pas si facilement tourner le dos au fascisme. J’ai choisi d’y faire face, de planter mes lames dans son nouveau théâtre privé et de remuer un débat nécessaire.

Notre spectacle Murmuration commence par une belle tribu qui patine comme volent les grandes nuées d’oiseaux. Ses membres sont organisés par des systèmes de règles simples appelés algorithmes : va dans la même direction que tes voisins, reste au milieu du groupe pour éviter les dangers à l’extérieur, etc. L’ensemble crée des formes magnifiques, mais l’individu n’a aucune compréhension du phénomène général. Ça vous fait penser à quelque chose ?

Immanquablement, le groupe se scinde en deux. Les factions opposées lapident leur bouc émissaire, puis se font la guerre. À la fin du spectacle, nous trouvons une solution chorégraphique pour retrouver l’harmonie. Ce fut la partie la plus difficile à chorégraphier.

Dans les estrades que les techniciens du Kennedy Center ont installées pour nous malgré leur peur de l’avenir, les spectateurs étaient en majorité bien pensants et venus pour nous soutenir. Il y avait aussi d’autres spectateurs probablement heureux d’aller au Trump-Kennedy Center. Je le sais, car je les entends crier quand je fais mon double axel dans mon rôle de faucon-prédateur. Je suis allé les remercier et leur serrer la main après le spectacle.

Évidemment, des petits attroupements se forment autour des patineurs et patineuses en sueur et en patins qui font cet au revoir personnel devenu une carte de visite du Patin libre. Dans mon petit attroupement, il y avait des gens des deux factions. Ensemble, sous la pluie de février, nous avons passé un petit moment à parler du spectacle, de l’art, du monde. J’ai espoir.

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