Idées | Ceci n’est pas un plaidoyer pour le télétravail |
Depuis les annonces gouvernementales sur un retour accru des fonctionnaires en présentiel, plusieurs réactions suivent un schéma bien connu. Le message : les fonctionnaires vont retrouver la réalité de la majorité des travailleurs et il n’y a rien d’injuste à leur retirer une condition de travail dont tous ne bénéficient pas.
Ce débat révèle des réflexes profondément ancrés de comparaison et de ressentiment. Ceux-ci façonnent nos jugements collectifs et finissent par orienter, voir légitimer, de mauvaises décisions publiques.
L’enjeu dépasse la question du télétravail. Il touche notre manière de concevoir l’équité, le progrès social et notre rapport à l’autre. L’équité n’est plus recherchée en tirant vers le haut, mais en supprimant ce qui distingue. Le raisonnement implicite devient : ma réalité devrait s’imposer à tous.
Or, ce réflexe de nivellement vers le bas tend à se renforcer de lui-même. Lorsqu’une marge de liberté est retirée sous prétexte qu’une majorité y consent, cela crée un précédent. Ce qui semble un simple rajustement sert ensuite de justification à d’autres restrictions. Graduellement, cette dynamique fragilise la cohésion sociale et finit par toucher toute la collectivité, même ceux qui pensaient détenir le monopole de la vérité.
Personne ne prétend que le télétravail soulève des défis similaires à ceux liés à l’assurance parentale ou à la santé et à la sécurité du travail. Il s’agit d’une question de qualité de vie et de conciliation travail-vie personnelle, un débat caractéristique de notre époque. À ce titre, il gagne à être abordé sans nostalgie stérile.
Les sociétés évoluent, tout comme leurs conditions de vie et leurs attentes. Ce qui était autrefois perçu comme un luxe est aujourd’hui devenu la norme : le confort matériel, l’accès aux technologies, la mobilité, la sécurité et la qualité des services publics.
Les raccourcis du type « dans mon temps, on se plaignait moins » ne permettent pas de faire avancer le débat. Cela revient à nier que les enjeux contemporains, bien que différents de ceux du passé, sont réels et méritent d’être discutés autrement que par la dérision.
Se départir de cette posture exige toutefois un effort conscient. La nature humaine oscille entre deux pôles : le réflexe du pire et l’aspiration au meilleur. Le premier est instinctif, rapide, souvent nourri par la colère. Le second demande du recul, de la lucidité et surtout de la bienveillance.
Les progrès réalisés dans certains secteurs, fréquemment portés par l’action syndicale, ne demeurent pas confinés à ceux qui les ont négociés. Avec le temps, ils tendent à s’étendre à d’autres milieux et à influencer les normes sociales et professionnelles, y compris en dehors du cadre syndiqué. Ces avancées contribuent donc à définir les conditions dont hériteront les générations à venir.
Celles-ci auront, à leur tour, leurs propres aspirations, façonnées par un contexte différent du nôtre. Il nous appartiendra alors de les considérer avec la même ouverture que celle que nous réclamons pour nous-mêmes.
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