Libre opinion | Le «bonjour» et le «merci» de Mr. Rousseau

On a beaucoup parlé récemment de la vidéo publiée sur les réseaux sociaux par le p.-d.g. de McDonald’s pour promouvoir le nouveau Big Arch. Chris Kempczinski s’est filmé dans son bureau, a qualifié le hamburger de « produit » plutôt que de « burger », et a pris une bouchée si microscopique que l’Internet au complet s’est levé pour le ridiculiser. Burger King, Wendy’s et A&W ont sauté sur l’occasion pour se moquer de lui. La vidéo est devenue virale, pour les mauvaises raisons.

Mais une vidéo d’entreprise n’est jamais « juste une vidéo ». Une vidéo est un miroir de la marque. Elle révèle la distance entre le dirigeant et le produit qu’il vend, entre le discours de l’entreprise et l’expérience du consommateur. Quand le p.-d.g. d’une chaîne de restauration rapide semble avoir peur de mordre dans son propre hamburger, ce n’est pas un problème de vidéo. C’est un problème de crédibilité. Le messager est indissociable du message.

Ce qui nous amène à Michael Rousseau.

Dimanche soir, le vol Air Canada Express 8646 en provenance de Montréal a été impliqué dans une collision tragique avec un véhicule d’urgence sur la piste de l’aéroport LaGuardia, à New York. Les deux pilotes ont été tués. L’un d’eux, Antoine Forest, était de Coteau-du-Lac, au Québec. Plus d’une quarantaine de personnes ont été blessées.

Lundi, le président et chef de la direction d’Air Canada a publié une vidéo sur X pour s’adresser au public. Il y avait une version anglaise et une version française. Dans la version française — trois minutes et quarante-cinq secondes —, les seuls mots en français prononcés par Michael Rousseau furent « bonjour » et « merci ».

Tout le reste était en anglais.

Irrespectueux envers la famille d’Antoine Forest, un pilote québécois qui a perdu la vie aux commandes d’un appareil de la compagnie aérienne nationale. Irrespectueux envers les Canadiens francophones qui, encore une fois, se font dire par le dirigeant de leur transporteur national que leur langue ne mérite pas l’effort d’une lecture sur télésouffleur.

Il y a près de cinq ans, j’écrivais dans le Toronto Star que le p.-d.g. d’Air Canada avait terni la marque de son entreprise en déclarant qu’il était trop occupé pour apprendre le français, après avoir vécu au Québec pendant quatorze ans. À l’époque, après un discours prononcé presque entièrement en anglais devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Rousseau avait déclaré qu’il était « trop occupé » pour apprendre la langue et que c’était « tout à l’honneur de Montréal » s’il avait pu y vivre sans parler français. Il avait souligné que son équipe de direction était entièrement bilingue et qu’Air Canada dépensait des dizaines de millions pour enseigner le français à ses employés.

Après le tollé, il s’était engagé à suivre des cours de français.

Quatre ans plus tard, en octobre 2025, Air Canada reconnaissait que le français de son plus haut dirigeant était toujours « limité ».

Même p.-d.g., même problème.

Comme pour McDonald’s, ce n’est pas qu’une vidéo. Chez McDonald’s, une bouchée hésitante a révélé un gouffre entre le p.-d.g. et son produit. Chez Air Canada, un « bonjour » et un « merci » révèlent un gouffre entre le dirigeant et la population francophone du pays qu’il prétend desservir. L’un était maladroit. L’autre est blessant.

En anglais, on dit « paying your respects ». C’est une expression qui porte son sens dans le mot lui-même : on « paie » ses respects, c’est-à-dire qu’on y investit quelque chose de soi. Ce que Michael Rousseau a offert, c’est le contraire.

Alors voici une suggestion constructive : si, après cinq ans d’engagement et des dizaines de millions prétendument investis en formation linguistique, votre plus haut dirigeant ne peut toujours pas lire un texte en français sur un télésouffleur, demandez à l’un de vos cadres supérieurs bilingues de le faire. Air Canada en a plein, de l’aveu même de M. Rousseau.

La langue française compte près de 100 000 mots. C’est « incredible » que Michael Rousseau n’en ait pas trouvé un seul pour réconforter ses clients et employés francophones.

Les familles endeuillées par cette tragédie méritent d’être interpellées avec respect, dans les deux langues officielles.

Pas juste un « bonjour » et un « merci ».

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