Pour un baril de poudre de perlimpinpin

Les fastueuses dépenses du département de la Défense en septembre dernier (6,9 millions de dollars en homard, 15,1 millions en côtes de bœuf, 2 millions en crabes royaux d’Alaska) auraient peut-être — dans un autre temps — suffi pour que n’importe quel officiel du gouvernement soit reconduit hors des murs de la ville et attaché à un rail, enduit de goudron et des plumes. Et on peut tout à fait imaginer que les 6 millions d’Américains (dont 1,8 million d’enfants) qui sont en passe de perdre leur accès à l’aide alimentaire de base (SNAP) y auraient vu une forme de justice.

C’était sans compter sur une guerre qui ne veut pas porter son nom : à raison de 37 millions l’heure pour les 100 premières heures, l’opération Fureur épique (Epic Fury) contre l’Iran représente un sommet. Un sommet d’incohérences, d’incompétence, d’improvisation. Comment qualifier, sinon, le fait de partir en guerre dans la région du Golfe, la fleur au bout du missile, persuadé de pouvoir défaire une puissance régionale pluriséculaire d’une pichenette ? Ou celui d’aller jouer dans le détroit d’Ormuz sans vérifier l’état des réserves stratégiques? Ou de parader une « démocratie bottée », comme les néoconservateurs l’ont fait un quart de siècle auparavant, imaginant (alors que la science politique montre que c’est une chimère) un changement de régime au bout des bombes?

En répétant l’Histoire… poussant oppositions et diasporas à se soulever, en annonçant de l’aide pour se rétracter ensuite, comme en Hongrie (1956), en Irak (1991), en Syrie (après 2011). Et cette fois-ci, encore… en attendant la conjugaison des massacres et la consolidation de l’étau du régime pour intervenir. Sans planification. De loin. Des airs. Trop tard.

À l’image d’un vieil élastique, l’analyse est tentée de présumer, par réflexe, que la rationalité de l’intervention s’ancre dans une logique étatique : après tout, la Constitution a fait de l’institution présidentielle la dépositaire de l’autorité par défaut en politique étrangère. Cette dernière a toujours été transactionnelle par nature, intégrant des processus pour dissocier l’intérêt de tous de celui des négociateurs. Mais sous l’empire de ce président, tout s’inverse : le Bureau ovale, c’est lui ; Washington, c’est lui ; l’intérêt national est son intérêt personnel.

Pour s’en assurer, ce gouvernement a orchestré, selon les termes des professeurs Stephen Hanson et Jeffrey Kopstein, un assaut contre l’État, avec le limogeage des chiens de garde, le démantèlement des garde-fous réglementaires, l’effacement délibéré des normes anticorruption. Il a pulvérisé le triangle institutionnel qui façonnait la politique étrangère, s’appuyant sur la théorie de l’exécutif unitaire, marginalisant plus encore le Congrès et éviscérant les bureaucraties compétentes (départements de la Défense et d’État, CIA, DIA, ODNI, NSC), les privant de leurs experts, de leurs moyens, de leurs mémoires et de leurs espaces contradictoires — imparfaits, mais existants.

Cela se traduit, expliquent les professeurs Alexander Cooley et Daniel Nexon, par des pratiques de « regroupement transactionnel » : « la résolution des conflits, les négociations économiques et les deals privés » sont délibérément amalgamés dans des méga-accords difficiles à démêler. C’est ainsi qu’une camarilla dépourvue d’expérience diplomatique et dotée de titres qui lui confèrent du pouvoir, mais la soustraient à l’obligation de déclarer des conflits d’intérêts potentiels, se retrouve à marchander des deals — sous couvert de négocier des accords de paix qui ne résistent pas au temps. Au Moyen-Orient, en Ukraine ou au Congo, chaque move de relations internationales semble assorti d’une option sur des ressources, d’une série d’investissements qui mêlent gains étatiques et transactions privées (minières, bancaires, immobilières), au bénéfice d’une nébuleuse où gravitent la famille du président (ses fils, son gendre, les beaux-pères de ses filles), celle de son ami Witkoff, ou des magnats étrangers liés aux entreprises de l’empire présidentiel.

La politique étrangère est désormais le fait de béni-oui-oui (réduits à chausser les souliers que leur boss leur offre pour ne pas le fâcher), de veules qui précipitent le monde dans une guerre évitable (eux qui ont soigneusement évité toute leur vie de servir sous les drapeaux), de kleptocrates prêts à la fois à vampiriser les ressources du globe et à tirer profit de l’instabilité qu’ils génèrent. Sans freins.

Quand les armes se tairont, lorsque les sociétés en seront à panser leurs plaies, les ressacs continueront d’animer les plaques tectoniques de la géopolitique mondiale, et le spectre des nuages noirs qui s’élèvent sur la région planera longtemps encore. La fine suie qui s’est déposée sur Téhéran après l’explosion des dépôts de pétrole de Shahran et de Shahr-e, la fumée qui s’échappe des pétroliers touchés dans le détroit continueront de polluer, de déformer, de défigurer. À l’instar de la ville de Falloujah, marquée depuis deux décennies par les conséquences sanitaires et environnementales d’une autre « intervention » américaine (opération Phantom Fury), les territoires pilonnés de la région resteront profondément meurtris et la contamination environnementale liée à la combinaison des munitions utilisées et de la destruction des infrastructures aggravera plus encore leur vulnérabilité et leur « vivabilité » face au dérèglement climatique.

Mais qu’importe pour les fauteurs de guerre, puisqu’il ne s’est jamais véritablement agi de paix, de démocratie ou même de sécurité. Il ne fallait pas être le cow-boy le plus saoul du saloon ovale pour voir combien d’empires se sont abîmés dans l’Histoire quelque part entre le mont Liban et le lac Hamun, et mesurer la vacuité de l’entreprise, qui s’articule véritablement autour de trois axes.

D’abord une opération de distraction massive qui bénéficie aux meneurs de guerres. De Tel-Aviv à Washington, les deux chefs de guerre veulent consolider leur pouvoir en année électorale, alors qu’ils ont aux fesses des ennuis judiciaires — se déclinant de la corruption à l’agression sexuelle — qui pourraient justement revenir les leur mordre. Ensuite, l’ivresse du pouvoir, qui, comme celle des cimes, les a privés d’oxygène et les conduit à se penser qui maître de la région, qui maître du monde… Enfin, même si la « gamification » de la guerre à travers des communications — de part et d’autre de la ligne de front — usant d’images de jeux vidéo, de culture pop ou de Lego vise à en édulcorer la portée, la réalité est là : d’un bord à l’autre de l’échiquier géostratégique, il s’agit d’une entreprise de destruction d’une zone qui devient de moins en moins habitable au bénéfice pécuniaire d’une poignée d’egoligarques rapaces.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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