Une voie de passage étroite pour le gaz naturel au Québec
L’expert Yvan Cliche soupèse les avantages, mais surtout les importantes contraintes, associés à l’exploitation gazière.
Avec ses déclarations sur le développement gazier au Québec, la candidate à la direction de la CAQ Christine Fréchette remet cette source d’énergie au cœur du débat public1.
Sur le plan de la sécurité énergétique, développer une production locale permettrait de réduire notre dépendance à l’égard de fournisseurs hors Québec, tout en contribuant à diminuer le déficit commercial.
Puisque nous consommons déjà du gaz naturel, pourquoi ne pas en produire ici même ? feront valoir certains. À cet argument s’ajoute celui, classique, de la création de richesse.
L’exploitation gazière pourrait générer des retombées économiques importantes, tant pour les entreprises que pour les gouvernements.
Le Québec pourrait également s’insérer dans les marchés d’exportation. Le gaz naturel demeure un produit de base recherché à l’échelle mondiale, notamment en Europe, où la dépendance au gaz russe a été remplacée en grande partie par une dépendance envers les États-Unis.
Dans ce contexte, la position géographique du Québec représente un avantage. La plus grande proximité avec l’Europe2, comparativement aux terminaux américains du golfe du Mexique, réduit à la fois les coûts de transport et les émissions associées.
Cet intérêt européen n’est pas théorique. En 2022, dans la foulée de l’invasion russe de l’Ukraine, le chancelier allemand Olaf Scholz s’est rendu au Canada pour explorer des partenariats énergétiques, notamment autour du gaz naturel liquéfié (GNL). Plus récemment, les tensions commerciales avec les États-Unis renforcent aussi la volonté européenne de diversifier les sources d’approvisionnement vers des partenaires jugés plus prévisibles.
Au-delà des considérations économiques, il y a enfin une dimension géopolitique : en devenant fournisseur énergétique de l’Europe, le Canada, et le Québec en particulier, renforcerait les liens transatlantiques ainsi que son positionnement stratégique. Cette orientation s’inscrit pleinement dans la volonté d’élargir nos marchés d’exportation au-delà de notre voisin du Sud.
Des contraintes importantes
Ces perspectives favorables se heurtent toutefois à des contraintes majeures.
D’abord, les coûts d’infrastructure sont considérables. Mettre en place une filière gazière complète, de l’extraction au transport, jusqu’à la liquéfaction et aux terminaux portuaires, nécessite des investissements de plusieurs milliards de dollars. Cela implique aussi de développer une expertise que le Québec ne maîtrise pas autant que celle de l’hydroélectricité.
Ensuite, l’exportation de gaz sous forme liquéfiée pour son transport en mer est énergivore. Dans le contexte québécois, cela suppose de mobiliser d’importantes quantités d’électricité, une ressource déjà fortement sollicitée dans le cadre de la transition énergétique et de l’électrification.
L’incertitude entourant la demande future constitue un autre risque important. Si l’Europe cherche aujourd’hui à sécuriser ses approvisionnements, elle accélère simultanément sa transition énergétique.
Le gaz est perçu comme une énergie de transition, mais pour combien de temps encore ?
Et ce, d’autant que les tensions géopolitiques actuelles, notamment dans le golfe Persique, vont assurément inciter plusieurs pays à réduire leur dépendance aux importations d’hydrocarbures et à privilégier des sources d’énergie locales.
À cela s’ajoute une concurrence féroce. Les États-Unis, déjà premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié, augmentent rapidement leurs capacités, qui pourraient doubler d’ici 2030-20313.
Il faut aussi considérer l’enjeu environnemental. Le gaz naturel demeure une énergie fossile, et le développement d’une nouvelle filière irait à contre-courant des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre du Québec.
Enfin, et surtout, la question de l’acceptabilité sociale demeure centrale. Le rejet du projet de GNL Québec en 2021, par le gouvernement tant fédéral que provincial, après un débat public intense, illustre bien les obstacles politiques et sociaux à surmonter.
Ainsi, entre des perspectives économiques et géopolitiques réelles et des contraintes environnementales et sociales importantes, le développement du gaz naturel au Québec met en lumière des choix bien complexes. Dans ce contexte, la voie de passage pour la mise en place d’une industrie gazière au Québec apparaît bien étroite.
