En déficit de charité ou plutôt de reconnaissance ?
Le milieu communautaire québécois s’est bâti sur une tradition de solidarité sociale et lui demander de se baser sur la philanthropie l’amènerait à dénaturer sa mission, expliquent Noémie Barolet et Charles-Philippe Laperrière.
Dans un texte paru dans La Presse le 24 mars dernier, Étienne-Alexandre Beauregard soutient que le Québec souffre d’un « déficit de charité »1. L’auteur prétend que le milieu communautaire devrait se tourner davantage vers la philanthropie pour combler ses besoins.
Pour nous, cette lecture est profondément déconnectée de ce qu’est le réseau communautaire québécois.
Le Québec n’a pas de culture sociale historiquement axée sur la charité, mais sur des luttes menées par, pour et avec le peuple. Nous ne sommes pas une société anglo-protestante où des donateurs fortunés font redescendre une partie de leur richesse privée sur les moins nantis. Nous ne nous sommes pas érigés sur un modèle où quelques grandes fortunes soutiennent, à la carte, des causes jugées par elles méritantes, et surtout opportunes.
En tant qu’héritiers d’un catholicisme dont nous sommes aujourd’hui affranchis, nous nous inscrivons néanmoins dans une tradition de solidarité sociale.
Du parvis d’église d’antan jusqu’au réseau communautaire structuré d’aujourd’hui, nous avons mené, ensemble, en tant que peuple, nos batailles contre l’injustice, les iniquités, la pauvreté, etc.
Nous sommes le fruit d’une histoire marquée par des luttes collectives, menées entre 1950 et 1980, pour bâtir un filet social public, accessible et digne.
C’est dans cette tradition que s’inscrit encore aujourd’hui le réseau communautaire québécois : un tissu vivant, ancré dans les milieux, doté d’une expertise reconnue, capable d’agir auprès des populations et de travailler en complémentarité avec les institutions.
Prenons l’exemple de Laval, puisque c’est au sein du mouvement « Le communautaire à boutte » lavallois que nous prenons la plume aujourd’hui. Laval, c’est une île, une ville, une MRC, un CISSS.
Dans une ville comme Laval, où les réalités sont complexes, marquées par la densité, la diversité et la combinaison de multiples facteurs de vulnérabilité, nous ne pouvons pas agir en silo.
Nous travaillons en continuum. Nous collaborons. Sinon, ce sont des êtres humains qui tombent entre les mailles du filet social.
On ne peut pas nous demander de fonctionner dans un système reposant sur la charité et la philanthropie. Nous ne pouvons, sous peine de dénaturer nos missions, dépendre de la bonne volonté fluctuante de donateurs qui souhaitent augmenter leur influence sur la société. Nous ne pouvons donc mener nos actions en fonction de ce qui est politiquement ou philanthropiquement « attrayant » à financer.
Des financements à la mission
Le réseau communautaire québécois s’est construit autrement : sur une expertise réelle, une crédibilité forgée sur le terrain, et une culture d’entraide et de mobilisations. Nous ne sommes pas en concurrence les uns avec les autres. Nous évoluons en complémentarité, afin que chacun puisse être accompagné, sans rupture.
Or, un modèle basé principalement sur la philanthropie et la charité introduit une logique de compétition dans un milieu qui s’est construit sur la collaboration. Il pousse les organismes à se comparer, à adapter leurs actions pour répondre aux attentes des bailleurs plutôt qu’aux besoins du terrain. Ce faisant, c’est le caractère humain du filet social lui-même qui est menacé, celui dont chacun s’aperçoit aujourd’hui qu’il fait défaut dans le système.
On ne peut pas nous demander de collaborer tout en nous mettant en concurrence pour exister, voire pour survivre. Ce n’est pas viable.
On entend aussi que le financement du communautaire aurait « doublé » depuis 2018, pour atteindre ces fameux 2,2 milliards qui servent ces jours-ci à nous bâillonner. Il faut nuancer.
Certes, les enveloppes globales ont augmenté. Mais elles incluent une multitude de programmes, de projets ponctuels et d’initiatives ciblées, qu’on nous présente comme du soutien structurant. Or, il n’y a plus de vision politique à long terme pour le réseau, puisque celui-ci dépend des financements à la mission.
Le financement à la mission, qui permet aux organismes d’exister, d’accueillir sans condition, de conserver leurs employés, d’agir avec souplesse et autonomie, n’a pas suivi la croissance des besoins. Cela nous maintient dans une situation de sous-financement chronique.
Des travaux de l’IRIS2 ont d’ailleurs démontré que les investissements dans le communautaire permettent, à long terme, des économies importantes en santé.
Mais au-delà des chiffres, il y a une réalité simple. Le communautaire tient parce qu’il s’incarne dans un projet collectif. Pas parce qu’il bénéficie de la charité.
Ce dont le réseau communautaire québécois a besoin, ce n’est pas de plus de philanthropie pour « compenser », en nous mettant en compétition, le manque à gagner dans les montages financiers. C’est un réinvestissement structurant dans ce que la société québécoise a, historiquement, elle-même choisi de bâtir.
Parce qu’affaiblir le communautaire, ce n’est pas seulement fragiliser des organismes. C’est attaquer notre capacité collective à prendre soin les uns des autres. Et ça, ce n’est pas un déficit de charité. C’est un choix de société. Le choix d’une société philanthropique qui n’a jamais été la nôtre.
