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Garantissons l’accès aux soins malgré les pressions politiques

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08.03.2026

De plus en plus, certains gouvernements restreignent l’accès à l’avortement pour des motifs électoraux, culturels ou religieux, constate Manon Hourdin, de Médecin du monde.

« Le droit de choisir appartient aux femmes. Personne ne devrait décider à leur place. » Trente ans après, ces mots de Chantal Daigle, figure emblématique du droit à l’avortement au Canada, restent tristement d’actualité. Aujourd’hui encore, dans le monde entier, des millions de femmes et de filles enceintes se retrouvent prises au piège, faute d’accès à des soins sûrs d’avortement.

Les données mondiales sont sans équivoque : 61 % des grossesses non intentionnelles et 29 % de toutes les grossesses se terminent par un avortement. Or, 45 % de ces avortements sont réalisés dans des conditions dangereuses, entraînant infections⁠1, complications graves et décès, pourtant évitables. Ces réalités, nos équipes les constatent chaque jour, ici comme ailleurs.

Cette situation risque de s’aggraver pour deux raisons majeures : les conditions idéologiques imposées dans certains programmes d’aide internationale, et l’instrumentalisation politique de la santé par des gouvernements qui restreignent l’accès aux soins pour des motifs électoraux, culturels ou religieux dans leur propre pays. Sur le terrain, les conséquences sont immédiates : des services essentiels, déjà difficiles à obtenir, risquent de devenir inaccessibles.

À l’œuvre depuis le 26 février 2026, l’extension de la « règle du bâillon mondial » par les États-Unis illustre cette première dérive. Elle impose de nouvelles restrictions à toute organisation recevant des fonds américains : interdiction de pratiquer, de référer ou de défendre l’avortement, même avec des financements indépendants et même en contexte humanitaire.

La mesure s’étend désormais aussi aux programmes en faveur des droits LGBTQI+ et des initiatives en diversité, équité et inclusion, ce qui constitue une instrumentalisation sans précédent de l’aide internationale.

Nous en observons déjà les effets. Dans certains contrats humanitaires, nos partenaires voient apparaître des clauses interdisant toute mention ou prestation liée à l’avortement. Cette « règle du bâillon mondial 2.0 » anéantit ainsi la capacité des organisations et du personnel soignant à offrir des services, à informer et à défendre les droits.

Dans plusieurs pays, ces restrictions se combinent à la montée en puissance de gouvernements qui adoptent des mesures de plus en plus restrictives pour les droits des femmes et l’espace d’action de la société civile. En privant des millions de personnes des services et des informations dont elles ont besoin, ces dynamiques internationales et locales mettent directement des vies en danger.

Le Canada s’est bâti une réputation de leader en matière de droits et santé sexuels et reproductifs (DSSR). En 2023‑2024, son investissement de 76,2 millions de dollars en planification familiale a permis d’éviter 1,6 million de grossesses non planifiées et plus de 2100 décès maternels⁠2. Pourtant, le message politique envoyé reste ambigu : si le premier budget du gouvernement Carney affiche finalement un investissement historique dans le domaine de l’égalité des genres, il prévoit néanmoins d’importantes coupes dans l’aide internationale, sans priorisation explicite des droits à la santé sexuelle et reproductive.

Le temps n’est pas à l’hésitation. Alors que d’autres gouvernements restreignent et conditionnent leur aide, le Canada doit demeurer clair, cohérent et engagé. Il doit garantir des financements stables pour la santé des femmes et des filles, y compris l’accès à l’avortement.

Le Canada a un rôle à jouer dans la protection des mouvements, au sein de nombreux pays, qui défendent le droit à l’avortement. De plus, le Canada pourrait continuer à protéger le droit à la santé des femmes contre toute forme de pressions idéologiques, notamment en soutenant les initiatives internationales visant à éliminer les règles de bâillon. Défendre ces droits permet de sauver des vies et de réduire les inégalités ; cela demeure l’un des investissements les plus rentables pour la santé publique mondiale.

Tant que des millions de femmes et de filles resteront prises en étau, nous devons continuer de promouvoir un accès sûr à l’avortement et à l’ensemble des services en santé reproductive. La santé doit primer sur l’idéologie.


© La Presse