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Est-il encore nécessaire d’apprendre une langue ?

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Le tollé provoqué par l’incapacité du PDG d’Air Canada à s’exprimer en français, et qui, selon toute vraisemblance, a eu raison de la carrière de ce dernier au sein du transporteur, a relancé un débat prévisible, mais pas inutile. On peut y voir une controverse de plus sur la place du français au Canada. On peut aussi s’en servir pour poser une question plus large, et plus actuelle : à l’ère de l’intelligence artificielle, est-il encore nécessaire d’apprendre d’autres langues ?

Précisons-le d’emblée : il ne s’agit pas ici, pour moi, de faire le procès d’un individu. Même si, dans le cas précis d’Air Canada, le fait pour un grand dirigeant de ne pas pouvoir s’exprimer dans la langue d’environ 22 % de la population canadienne – et d’une part majeure de son marché québécois, alors même que son siège social est à Montréal – soulevait évidemment une question de jugement. Air Canada est soumise à la Loi sur les langues officielles, elle opère dans un pays officiellement bilingue, et la sensibilité linguistique n’est ici ni marginale ni folklorique.

Mais le vrai intérêt de ce texte est ailleurs. Il est dans ce qu’il révèle sur notre rapport nouveau aux langues.

Pendant longtemps, apprendre une autre langue servait d’abord à comprendre : lire un contrat, vendre à l’étranger, négocier, voyager, faire des affaires. Or, cette fonction-là est en train d’être transformée à grande vitesse.

Zoom offre déjà des sous-titres traduits en temps réel. Microsoft Teams propose maintenant de l’interprétation vocale en direct. Des outils comme HeyGen permettent de traduire des vidéos en conservant la voix, le ton et même une synchronisation labiale de plus en plus convaincante. Et d’autres comme Owll traduisent simultanément dans vos oreillettes les propos de vos interlocuteurs. Autrement dit, la technologie s’attaque désormais non seulement aux mots, mais aussi à l’illusion même de la proximité linguistique.

Ce basculement est réel, et il faut le reconnaître. Oui, l’IA va rendre moins indispensable l’apprentissage d’une autre langue pour accéder à l’information brute. Oui, elle va aider des PME québécoises à exporter, à répondre à des clients étrangers, à produire du contenu multilingue et à tenir des réunions qu’elles n’auraient jamais pu tenir avec autant de fluidité auparavant. Sur ce plan, c’est une avancée formidable. Elle démocratise des possibilités autrefois réservées aux grandes entreprises.

Mais c’est précisément ici qu’il faut éviter une confusion. Traduire n’est pas nécessairement entrer en relation.

Je parle français, anglais, espagnol, je me débrouille en italien et en allemand, et baragouine un peu de japonais. Au-delà d’une curiosité personnelle, j’ai réalisé tôt, dans ma vie d’entrepreneur, que le fait de pouvoir m’exprimer, même imparfaitement, dans la langue de mes interlocuteurs à l’étranger me rapportait rarement seulement de la clarté. Cela m’achetait de l’empathie. Cela changeait le climat. Cela signalait un respect. Cela rendait la conversation moins transactionnelle et plus humaine. J’avais bien tracé la ligne au finnois, malgré des tractations avec Nokia, car il faut savoir reconnaître qu’il existe des limites à l’ambition linguistique. Mais partout ailleurs, cet effort m’a presque toujours aidé à bâtir quelque chose qu’aucun outil ne peut entièrement générer : la confiance.

Car une langue n’est pas qu’un véhicule pour transmettre de l’information. C’est aussi un geste. Une manière de dire à l’autre : je ne demande pas seulement que tu me comprennes ; je fais aussi l’effort d’aller vers toi.

Et c’est précisément pour cela que l’affaire Air Canada est révélatrice. Car si parler la langue de l’autre est une manière d’aller vers lui, ne pas la parler au sommet dit aussi quelque chose. Les hauts dirigeants façonnent la culture de leur entreprise. Ils montrent, par leurs priorités et leurs angles morts, ce qui mérite une vraie attention, et ce qui peut rester secondaire. Si le français semble accessoire en haut, il finira souvent par l’être aussi dans l’embauche, les promotions, le service et, au fond, dans la compréhension réelle d’un marché de plusieurs millions de Canadiens.

Autrement dit, quand un PDG banalise, même involontairement, l’importance d’une langue, il risque de banaliser aussi, à travers toute l’entreprise, l’importance de ceux qui la parlent, les employés à l’interne autant que les clients à l’externe.

Et pour tous les autres, non, apprendre des langues ne sera plus aussi indispensable qu’avant pour simplement fonctionner dans le monde. Les machines vont continuer d’abaisser beaucoup de barrières. Mais non, cela ne rendra pas les langues inutiles non plus. Leur valeur va plutôt se déplacer. Hier, parler une autre langue procurait surtout un avantage informationnel. Demain, ce sera de plus en plus un avantage relationnel.

On apprendra peut-être moins une langue pour traduire des mots. On continuera à l’apprendre pour traduire une intention, un respect, une sensibilité, une capacité à vraiment rencontrer l’autre. L’IA nous aidera de mieux en mieux à nous comprendre. Elle ne nous dispensera pas de faire sentir à l’autre qu’il est compris.

Et pour un dirigeant, cette nuance n’est pas accessoire. Elle est stratégique.


© La Presse