La santé des Québécois vaut-elle moins que les ventes de la SAQ ?

Deux spécialistes du foie remettent en question la stratégie commerciale de la société d’État, d’autant plus que les jeunes sont particulièrement influencés par celle-ci.

La consommation d’alcool diminue au Québec. Pour nous, médecins œuvrant auprès des patients atteints de maladies du foie, il s’agit d’une excellente nouvelle. Pour notre jeunesse, la perspective de vivre dans un environnement où l’omniprésence de l’alcool est moindre constitue un gain majeur en santé publique. Or, pour la SAQ, cette baisse semble constituer un problème à corriger.

Dans un article publié en septembre dans La Presse, la SAQ reconnaissait que « dans un marché marqué par une baisse des ventes, la SAQ poursuivra le déploiement d’initiatives visant la performance⁠1 ».

Mais la SAQ n’est pas une entreprise privée : c’est un organisme gouvernemental. Sa mission est-elle seulement de maximiser ses profits sans égard à la santé des Québécois ? Sommes-nous prêts à faire passer la performance avant la santé publique ?

La décision d’instaurer la livraison à domicile, d’en précipiter la mise en place et de viser une expansion à 100 succursales n’a rien d’anodin. Il s’agit d’une stratégie commerciale qui augmente directement l’accessibilité à l’alcool dans un contexte où les Québécois, surtout les jeunes, consomment moins.

La livraison à domicile : une accessibilité sans précédent

La livraison à domicile transforme l’environnement de consommation. Elle élimine la distance physique, réduit les contraintes et banalise l’achat impulsif. L’alcool devient accessible en quelques clics, livré en moins d’une heure.

Tout comme le tabac, l’alcool est une substance addictive et délétère. De notre expérience avec le tabac, nous avons appris une leçon : ce n’est pas la responsabilité individuelle seule qui protège une population, mais le contrôle de l’environnement.

Augmenter la disponibilité d’un produit addictif augmente sa consommation. La réduction de l’accessibilité – horaires limités, contrôle des points de vente, restrictions publicitaires – est une des stratégies les plus efficaces pour réduire les dommages.

La livraison à domicile fait exactement l’inverse.

Les jeunes et les personnes vulnérables en première ligne

Comme le soulignait Alain Rayes, les jeunes, immergés dans la culture numérique et la livraison instantanée, sont particulièrement exposés à ce nouveau modèle⁠2. L’âge d’initiation à l’alcool est un déterminant majeur du risque de maladie hépatique plus tard dans la vie. Investir dans la livraison et dans les plateformes numériques, dont UberEats et TikTok, alors que cette génération consomme moins, soulève des questions éthiques fondamentales.

Les personnes âgées, isolées ou en perte d’autonomie, autrefois protégées par l’éloignement des points de vente, auront désormais accès à l’alcool sans quitter leur domicile. Les conséquences ? Chutes, fractures, troubles cognitifs, hospitalisations évitables…

Un modèle vieux de 150 ans… vraiment ?

Dans un balado, le président de la SAQ justifiait l’expansion en invoquant un modèle de vente d’alcool qui existe depuis 150 ans⁠3. Or, les connaissances médicales ont profondément évolué depuis un siècle et demi.

Il y a 150 ans, nous ignorions les mécanismes de la dépendance. Nous ne savions pas que l’alcool augmente significativement le risque de cirrhose, des cancers du foie, du sein et digestifs, d’accidents vasculaires cérébraux, de troubles cognitifs et d’accidents de la route⁠4. Nous ne savions pas que même une consommation dite modérée augmente ce risque.

Aujourd’hui, nous le savons.

Continuer à justifier nos politiques publiques en invoquant des pratiques d’un autre siècle revient à ignorer délibérément l’évolution des données scientifiques.

L’exemple ontarien : un avertissement ignoré

La SAQ invoque l’Ontario pour justifier l’élargissement de l’accès. L’expérience ontarienne montre qu’une augmentation de la disponibilité – notamment par la livraison – s’est accompagnée d’une hausse marquée des hospitalisations liées à l’alcool, en particulier chez les jeunes de 13 à 39 ans, avec une augmentation préoccupante des hépatites liées à l’alcool⁠5.

Importer un modèle qui a démontré ses effets indésirables ailleurs ne relève pas de l’innovation, mais de l’aveuglement volontaire.

Les Québécois ont-ils vraiment besoin de plus d’alcool ?

Finalement, le président de la SAQ affirme être « connecté aux besoins des Québécois⁠3 ».

Mais les Québécois ont-ils réellement besoin d’une plus grande disponibilité de l’alcool ? Ont-ils besoin de recevoir en quelques heures à domicile un produit reconnu pour ses effets délétères ? Ou ont-ils besoin d’un gouvernement qui place leur santé au-dessus de ses marges ? Des marges de profits qui ne compenseront pas les coûts sociaux et médicaux engendrés par l’augmentation de la consommation.

Un gouvernement n’est pas un commerçant. Il a une responsabilité envers sa population.

Nous refusons cette dérive

Comme médecins hépatologues, nous constatons quotidiennement les conséquences de l’alcool : familles brisées, jeunes atteints d’hépatite sévère, greffes de foie pour insuffisance liée à l’alcool. Nous ne pouvons accepter que les orientations commerciales dictent des décisions qui ont des répercussions directes sur la santé de la population. Il est de notre devoir de protéger nos patients.

Nous demandons au gouvernement et à la ministre de la Santé de reconsidérer l’expansion de la livraison à domicile. La diminution actuelle de la consommation, particulièrement chez les jeunes, est une réussite collective. Elle mérite d’être consolidée – non contournée. Il est temps que la science, la cohérence et la bienveillance reprennent leurs droits. Nous n’en démordrons pas.


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