Le paradoxe silencieux de l’immigration au Québec

À travers l’histoire d’un ex-joueur de soccer d’origine algérienne, André Bouthillier réfléchit au processus de l’intégration.

Le Québec dit vouloir attirer des immigrants qualifiés. Pourtant, une fois ici, plusieurs doivent recommencer leur carrière à zéro. Ce paradoxe est rarement au cœur de nos débats sur l’immigration, mais il mérite qu’on s’y attarde.

Dans l’espace public, la discussion porte surtout sur les seuils d’immigration, la capacité d’accueil ou la crise du logement. Ces enjeux sont réels. Une autre question demeure pourtant souvent en arrière-plan : que faisons-nous des talents que nous accueillons ?

Au cours des derniers mois, j’ai eu l’occasion de m’intéresser de près à l’histoire d’un Algérien installé au Québec depuis plus de 20 ans. L’expérience d’Amine Saadi, racontée dans le livre Le but était ailleurs, est singulière, mais elle révèle une réalité vécue par de nombreux nouveaux arrivants.

Dans son pays d’origine, il a vécu la guerre civile algérienne des années 1990, une période de violence qui a fait entre 100 000 et 200 000 morts. Après des études universitaires supérieures en agronomie et une carrière prometteuse au soccer en Grèce, il a choisi, à la demande de son père, d’immigrer au Québec.

Ce choix a marqué le début d’une transformation radicale de sa trajectoire personnelle et professionnelle. D’un joueur de soccer adulé dans les stades grecs, il est devenu un immigrant anonyme qui devait recommencer sa vie dans l’hiver montréalais qu’il découvrait pour la première fois.

Comme beaucoup de nouveaux arrivants, il a rapidement compris que ses diplômes et son expérience ne seraient pas reconnus automatiquement. Il a donc repris des études universitaires et changé complètement de domaine. Aujourd’hui, il occupe un poste de haute direction dans les services de santé mentale du réseau québécois (Institut universitaire de santé mentale Douglas).

Son histoire illustre bien la résilience que l’immigration exige. Elle révèle aussi une contradiction qui mérite réflexion.

Le Québec affirme avoir besoin de travailleurs qualifiés. Pourtant, notre système de reconnaissance des compétences étrangères demeure souvent long, complexe et rigide. Bien sûr, certaines professions doivent maintenir des normes strictes pour protéger le public. Mais pour de nombreux professionnels formés à l’étranger, les démarches demeurent longues et difficiles.

Cette situation n’est pas propre au Québec. On l’observe dans plusieurs pays qui accueillent des immigrants. Elle crée néanmoins un paradoxe : pendant que certains secteurs, notamment la santé, l’ingénierie ou l’informatique, souffrent de pénuries de main-d’œuvre, des professionnels hautement qualifiés peinent à accéder à leur domaine.

Le déclassement professionnel

Ce phénomène a un nom : le déclassement professionnel. Au Canada, les immigrants récents sont plus nombreux que les travailleurs nés au pays à occuper des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés1.

Des ingénieurs deviennent techniciens. Des médecins occupent des postes subalternes. Des professionnels expérimentés recommencent leur carrière bien en dessous de leur niveau. Certains parviennent à décrocher un poste offrant un minimum de stimulation professionnelle ou de qualité de vie. D’autres abandonnent.

Au-delà de cette dimension économique, l’immigration soulève aussi des enjeux culturels plus subtils. Immigrer, ce n’est pas seulement apprendre une langue ou trouver un emploi. C’est aussi apprendre les codes d’une collectivité.

Les normes sociales (rapport au temps, aux règles, à l’espace public ou aux relations familiales) peuvent varier d’une culture à l’autre. Dans certaines cultures, la collectivité et les liens familiaux occupent une place centrale. Dans d’autres, l’autonomie individuelle est la valeur dominante. L’intégration consiste souvent à trouver un équilibre entre ces deux visions du monde.

Cette adaptation n’est jamais instantanée. Elle demande du temps, de la curiosité et parfois une remise en question de ses propres repères. L’intégration n’est toutefois pas un processus à sens unique. Elle implique aussi une capacité d’ouverture de la part du milieu d’accueil.

Les nouveaux arrivants doivent s’adapter au Québec. Le Québec doit également reconnaître ce que ces personnes apportent avec elles : des compétences, des expériences et des perspectives différentes.

Heureusement, dans bien des cas comme celui d’Amine Saadi, l’intégration fonctionne. Des personnes venues d’ailleurs contribuent pleinement au développement du Québec dans tous les domaines : économie, santé, recherche, culture. Il arrive toutefois que certains talents demeurent sous-utilisés.

Dans une collectivité qui se veut ouverte et dynamique, c’est une question qui mérite d’être posée. Car l’immigration ne se résume pas au nombre de personnes admises chaque année. Elle concerne aussi la place que ces personnes pourront réellement occuper dans la vie collective.

Une société d’immigration ne se définit pas seulement par le nombre de personnes qu’elle accueille, mais par la place qu’elle leur permet réellement d’occuper.

C’est là que se joue, au fond, le véritable succès de l’intégration.

1. En 2021, 26,7 % des immigrants titulaires d’un diplôme universitaire occupaient un emploi pour lequel ils étaient surqualifiés contre 10,9 % des travailleurs nés au Canada, selon Statistique Canada.


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