Tenez bien votre chapeau de cowboy
Alexandre Couture Gagnon résume le résultat des primaires dans l’État si unique qu’est le Texas.
Le 3 mars, les Texans sont allés aux urnes pour choisir les candidats démocrate et républicain qui apparaîtront sur le bulletin de vote de novembre. Le Texas a des primaires semi-ouvertes1, ce qui signifie que l’affiliation à un parti politique n’apparaît pas sur la carte d’électeur (d’où le mot « ouvert »), mais que l’électeur doit choisir un bulletin démocrate ou républicain et il est tenu de garder le même parti politique en cas de deuxième tour (d’où le mot « semi »). Cette définition peut sembler anodine, mais ce n’est pas le cas, alors, comme disent les Texans, tenez bien votre chapeau !
Le bulletin de vote consistait en une feuille de 8,5 po sur 14 po, recto verso. On y votait pour les candidats au poste de sénateur, de gouverneur et de procureur général, entre autres. Ces bulletins de vote sont longs et demandent une bonne recherche préalable. Les élections primaires retiennent donc généralement l’attention des électeurs les plus motivés et les plus passionnés.
Le 3 mars, 52,4 % des électeurs démocrates ont choisi le candidat qu’ils croient le plus susceptible de remporter le poste de sénateur du Texas en novembre.
James Talarico, un représentant modéré siégeant à Austin, a défait Jasmine Crockett, une représentante pugnace siégeant à Washington. M. Talarico ressemble à un enfant de chœur avec ses cheveux bien peignés, sa grande connaissance de la Bible et son ton poli.
Et qui sera le candidat républicain au poste de sénateur ? On le saura vraisemblablement le 26 mai, au deuxième tour des élections primaires républicaines.
Les élections primaires au Texas requièrent un second tour si aucun des candidats d’un parti ne réussit à obtenir au moins 50 % des votes au premier tour. Le 3 mars, les républicains texans ont voté à 41,9 % pour le sénateur actuel, John Cornyn, et à 40,7 % pour l’actuel procureur général du Texas, Ken Paxton, embourbé dans de multiples scandales. Les deux continueront probablement à faire campagne auprès des électeurs républicains jusqu’au 26 mai. Avec 13,5 % d’appui auprès des électeurs qui ont pris le bulletin de vote républicain, le représentant Wesley Hunt ne pourra pas participer à ce deuxième tour. Or, sa présence dans la course aura forcé les républicains à s’entredéchirer, notamment sur la question des armes à feu.
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Ken Paxton, actuel procureur général du Texas et futur candidat républicain au poste de sénateur s’il remporte le second tour des primaires
Plusieurs républicains auraient aimé que Donald Trump accorde tôt son appui à l’un des aspirants pour que la campagne coûte moins cher et que le parti paraisse uni. Le 4 mars, le président a annoncé qu’il soutiendrait bientôt M. Paxton ou M. Cornyn pour éviter un deuxième tour. Aussitôt, Ken Paxton a déclaré qu’il ne quitterait pas la course. John Cornyn ne risque pas non plus de laisser filer un potentiel cinquième mandat au Sénat simplement parce qu’on le lui demande.
Ken Paxton a un côté très « trumpiste » – il ne pense pas que Joe Biden a gagné l’élection de 2020 – et s’est affilié à Donald Trump avant John Cornyn. Chaque fois qu’on lui rappelle un de ses scandales, il clame être injustement attaqué. M. Paxton est peut-être populaire auprès des électeurs républicains passionnés, plus susceptibles de voter aux primaires, de surcroît au deuxième tour où le taux de participation est généralement faible. Or, s’il se retrouve sur le bulletin de vote en novembre, il risque de faire fuir les électeurs plus modérés. Les Texans pourraient juger qu’avec Donald Trump à la Maison-Blanche, nul besoin d’un autre « trumpiste » comme sénateur du Texas.
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L’actuel sénateur républicain du Texas John Cornyn tente d’obtenir un cinquième mandat, mais doit d’abord remporter le second tour des primaires.
En revanche, si le deuxième tour envoie John Cornyn sur le bulletin de vote de novembre contre M. Talarico, le Grand Old Party pourrait mieux faire. Le Texas est encore largement républicain, et M. Cornyn a su se montrer raisonnable pendant ses 23 années comme sénateur. Après la tuerie d’Uvalde, il a notamment réussi à faire adopter une loi fédérale pour que davantage de données soient prises en compte dans la vérification des antécédents avant l’achat d’une arme à feu.
Il reste que les Texans n’aiment pas se faire dire quoi faire ou donner l’impression qu’ils sont des pantins. Ils se targuent d’être différents du reste des Américains. Le Texas est d’ailleurs le seul État à avoir eu sa propre république, à avoir été un pays indépendant de 1836 à 1845.
La Constitution de 1876 de l’État est avant-gardiste ; elle incorpore des principes hérités du droit mexicain et a accordé des droits aux femmes propriétaires dès sa signature, en plus de prévoir que les redevances des terres publiques – où l’on a plus tard découvert du pétrole – aillent à l’éducation publique. Les Texans sont fiers qu’on appelle leur État le Lone Star State, l’État solitaire, qui brille seul. Ils pensent que leur ardeur au travail et leur indépendance expliquent leur leadership.
Le Texas est effectivement un chef de file parmi les États républicains, un peu comme la Californie l’est pour les États démocrates. Si cet État de 31 millions d’habitants, qui connaît une croissance démographique parmi les plus rapides au pays, met une politique en place ou poursuit le gouvernement fédéral, l’ensemble du pays en entend parler.
Ainsi donc, James Talarico gagnera-t-il le poste de sénateur contre John Cornyn ou Ken Paxton en novembre ? Le Texas élira-t-il un sénateur démocrate ? L’automne est très, très loin en politique américaine, et les Texans pourraient être bien fiers de faire le contraire de ce à quoi tout le monde s’attend. Vous tenez encore votre chapeau bien fort ?
