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Jusqu’où exposer son enfant à la différence ?

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12.03.2019

Transmettre ses valeurs tout en confrontant son bambin à d’autres univers – culturels, idéologiques, religieux – est le lot quotidien des parents. Un défi complexe et passionnant.

Closeup face of happy multiethnic children embracing each other and smiling at camera. Team of smiling kids embracing together in a circle. Portrait of young boy and pretty girls looking at camera. / Rido/Stock.adobe.com

Pour Clémence, l’école publique s’imposait. « On ne peut pas, comme moi, plaider pour davantage de mixité et, dans le même temps, scolariser son môme dans le privé », justifie la quadragénaire, médecin à Strasbourg. Une conviction qui « se fendille » doucement ces derniers temps. En cause ? L’amitié nouée depuis la rentrée entre son aîné (9 ans) et un camarade de classe, « un gamin livré à lui-même, parlant vraiment mal, ne vivant que pour les jeux vidéo ».

Gênée, la mère de famille reconnaît qu’elle fait tout pour inciter son fils à fréquenter d’autres copains. En vain. Et d’avouer, lucide : « Je joue la carte du public mais, au fond, je ne suis pas vraiment prête à ce que mon fils fraye avec des mômes d’autres milieux ». Quand les grands principes achoppent sur le principe de réalité…

Jusqu’où confronter ses enfants à la différence ? Jusqu’où les exposer à d’autres univers culturels, idéologiques, religieux que le nôtre ? La question a ceci de paradoxal qu’elle est à la fois universelle – tout parent se l’est posée un jour – et biaisée… La différence est en effet, désormais, parée de toutes les vertus : elle développe l’esprit critique, apprend la tolérance, enrichit, etc. Y confronter ses enfants fait presque figure d’impératif catégorique.

« La société tout entière vante l’altérité, nos rejetons sont donc biberonnés à ce discours. Et, en même temps, les parents attendent de leurs enfants qu’ils adhèrent pleinement à leur vision du monde », décrypte le psychiatre Bernard Geberowicz. Aux plus jeunes donc de composer avec l’injonction contradictoire de leur famille : « Sois ouvert à la différence mais, surtout, reste comme nous ! »

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Comment confronter ses enfants à la différence sans pour autant abdiquer son rôle d’éducateur, tel est tout l’enjeu. Soit. Reste à savoir comment… « Il n’y a pas de réponse toute faite, prévient d’emblée la psychologue Béatrice Copper-Royer. Si l’exposition à la différence fait grandir et autonomise vis-à-vis des parents on sait toutefois qu’il ne faut pas forcément y confronter trop tôt les petits. Des parents trop relativistes dans leur discours risqueraient de passer, aux yeux de leurs bambins, comme n’ayant pas d’appuis solides. Or c’est avant tout cela, au départ, que recherche un enfant ».

La praticienne préconise l’exposition « progressive » de nos bambins à d’autres modes de vie, d’autres modèles. Comment ? « En étant leur compagnon de route », répond, dans une jolie formule, l’anthropologue David Le Breton. « Il faut les laisser se confronter à d’autres visions du monde… faute de quoi Internet et la télé s’en chargeront pour vous ! L’essentiel, ensuite, est de remettre en perspective leurs expériences avec vos convictions et vos choix de vie ». C’est ainsi, à l’entendre, qu’on concilie transmission de valeurs et apprentissage de l’altérité « mais aussi qu’on pose les prémisses d’une vraie réflexivité ».

C’est le parti pris de Mathias, père de jumelles de 13 ans. Protestant, il leur a donné une éducation religieuse, bien conscient qu’un jour leurs camarades les « titilleraient » sur le sujet. « Elles ont été challengées sur l’existence de Dieu et ce fut l’occasion pour nous de leur expliquer les notions de croyance, de liberté de conscience. » Aujourd’hui, la grande amie d’une de ses filles est athée et cela se passe « étonnamment bien », dixit le paternel : « La religion n’est non seulement pas un sujet de friction entre elles mais elles en font même des tonnes sur le mode :‘ La différence n’empêche pas l’amitié’. Pourvu que ça dure ! »

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Reste à savoir où poser les limites de « l’acceptable ». À chaque parent, sur ce point délicat, de décider en conscience. « La limite s’impose naturellement, assure David Le Breton. La plupart des adultes refusent d’exposer leur progéniture à des convictions trop extrémistes ou à des comportements violents ». Un constat empreint de bon sens…........

© La Croix