L’Huma vous offre « Puy », une nouvelle inédite de Patrick K. Dewdney pour rêver l’avenir |
Face aux catastrophes climatiques, à la montée des néofascismes, aux bouleversements dus à l’I.A., aux conflits mondiaux, bref, face au chaos du monde, sommes-nous en panne d’avenirs désirables ? Et si oui, comment oser de nouveau penser, radicalement et sans naïveté, ces futurs ? Trois écrivains et écrivaines, qui fabriquent aujourd’hui les nouveaux imaginaires francophones, nous montrent la route à suivre. L’écrivain Patrick K. Dewdney ouvre la première brèche avec « Puy », une nouvelle inédite.
Ce qui reste de la route est un vestige craquelé qui s’étire entre les rondeurs des terres environnantes et ses torsions pénibles évoquent l’agonie sans fin d’un vieux reptile. Dans les herbes tremblantes qui hérissent le bas-côté, sa noirceur s’émiette en amalgames gluants et en fils noirs qui paraissent dégorger au ralenti et c’est exactement comme si les années et les intempéries et le ciel azuréen avaient été assortis d’un étau ou d’un grand poids qui aurait pressé la route sur toute sa longueur à la manière d’un cuir de fruit toxique.
Partout ailleurs, les prairies sont semblables, un derme frémissant tendu à s’en rompre sur les galbes démesurés du basalte, la roche ancienne et froide qui donne sa forme au territoire et dont on devine l’éternelle solennité même lorsque les canicules estivales font jaunir son gazon fin. Il suffit pour cela de se recroqueviller sur le flanc d’un puy comme sur le flanc d’une bête immense et assoupie et alors, en enfouissant son souffle parmi les mottes tièdes, il devient possible de percevoir un murmure infime mais caverneux qui remonte et qui affleure contre la chair et qui se disperse très haut, jusqu’aux nuages peut-être, pour raconter les millénaires emprisonnés et leur fraîcheur de caveau.
Ici, la route chemine à mi-hauteur d’un val ample et peu profond dont la déclive est si douce qu’elle peine à se faire sentir et c’est seulement en avisant la strie incertaine et plus sombre des joncs qu’il est possible d’en situer le point le plus bas et un ruisseau se dissimule le long de cette ligne, sous la hure raide des joncs, et c’est une chose timide qui cavale sur un lit de galets griffé de glaise et son cours donne l’impression de se chercher tant il décrit des méandres si larges qu’on se demande parfois s’ils vont quelque part.
Le vent cueille les meuglements d’alerte des vaches et les dépose autour d’eux comme des bouquets bruyants.
Le groupe qui vient remonte le serpent goudronneux depuis des jours. Ils sont seulement quatre mais ils attirent l’attention de loin avec leurs bavardages et leurs coupe-vent colorés et le tic tic tic régulier de leurs bâtons à l’unisson sur l’asphalte ruiné et il y a aussi ce cerf-volant qui scintille, qui vrille et qui mouline à cinq ou six mètres au-dessus d’eux et dont les pales tournoyantes projettent un spectacle d’ombres stroboscopiques sur les paysages qu’elles traversent.
Parfois, l’homme qui marche à la pointe se permet un écart pour tendre la main, pour éprouver la solidité de l’un de ces piquets à tête rouge qui pointent de part et d’autre de la route et il arrive alors que le soleil se glisse sous son chapeau et découpe des motifs luisants sur la peau boucanée de son visage.
Rentrée littéraire : avec « Tovaangar »,........