« Bonne fête à toutes les mères invisibles » : Messaouda, 90 ans, une fin de vie parmi les siens
À l’occasion de la fête des mères, le journaliste, écrivain et réalisateur Nadir Dendoune rend hommage à sa mère, Messaouda, arrivée d’Algérie en 1959, et à toutes les « mères invisibles ». Il étrille un système qui relègue les vieux, abandonne les aidants et livre le soin au marché.
C’est la fête des mères. La mienne s’appelle Messaouda. Elle est née en Algérie à la saison des fèves, en 1936, a quitté les montagnes kabyles en 1959 avec deux filles dans les bras, un bébé en elle, une valise en carton, et elle a élevé neuf enfants à l’Île-Saint-Denis sans jamais se plaindre, sans jamais rien demander. Son mari travaillait. Elle portait tout le reste. En silence. Gratuitement. Sans que ça s’appelle jamais travail. Sans que ça entre jamais dans aucun calcul, aucun bilan, aucune reconnaissance officielle
Elle ne pouvait plus vivre seule
Il y a quelques années, quand son autonomie a commencé à se dégrader, elle ne pouvait plus vivre seule dans cet appartement où elle avait passé près de soixante ans. Je l’ai accueillie chez moi. Pour elle, quitter ces murs, les briques rouges, le balcon, les odeurs de cuisine incrustées dans le plâtre comme une mémoire organique, c’était se quitter elle-même, par morceaux. Elle n’a rien dit. Elle est trop pudique pour ça.
Mais il y avait quelque chose dans ses yeux le jour du déménagement, un regard posé une dernière fois sur les fenêtres, un regard sans mot et sans recours, le regard de quelqu’un qui comprend que certaines choses ne reviennent pas. Puis, en janvier dernier, elle est tombée. À partir de là, il lui a fallu une présence permanente. Elle est partie vivre chez ma sœur : une maison plus grande, toujours animée, du passage, des voix, de la vie, parce que vieillir dignement, c’est peut-être aussi ne jamais se réveiller dans le silence.
La vieillesse se traverse mieux à plusieurs
Toute sa vie, elle a aimé en cuisinant. Des heures derrière les fourneaux pour que chacun mange........
