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Barbara Lefebvre : “Le patriotisme est intimement lié à la dimension militaire d’une nation”

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20.04.2019

Barbara Lefebre : La nation est la meilleure, sinon la seule, échelle politique pour construire un espace démocratique où un collectif humain peut faire l’expérience de la chose commune. C’est là que l’individu peut exister comme sujet autonome disposant d’un libre-arbitre tout en s’intégrant à un collectif – la communauté nationale - qui donne du sens à son statut de citoyen. La nation souveraine de 1789 c’est cela : concilier l’émancipation de l’individu et le bien commun pour atteindre le bonheur au sens rationnel des Lumières. Cela paraît presque désuet aujourd’hui tant ce projet a été trahi par les élites, déconstruit par des intellectuels, dévalorisé par l’école.

Pourtant il faut le redire : la nation relie l’universel et le particulier qui sont bien les deux dimensions des aspirations humaines. A cette fin, elle est pleinement ancrée dans l’histoire, ce que ne sont ni la tribu et son communautarisme qui isole et prend son particularisme pour un universalisme, ni l’empire sorte de tribu surpuissante qui se prend pour un universel dégagé du temps historique. Quant aux structures fédéralistes supranationales, l’échec sous nos yeux du projet européen mérite-t-il qu’on s’y attarde ? Comme le dit si bien Régis Debray, l’Europe politique n’existe pas car elle n’a « ni contours, ni conteur ». La nation c’est finalement la modération politique, à échelle humaine. Et pourtant elle est dénigrée, calomniée par les postmodernes, depuis les déconstructeurs des années 1960 jusqu’à Habermas qui a donné une structuration intellectuelle à la doxa post-nationale multiculturaliste actuelle.

Pourquoi j’insiste sur la patrie comme matrice, car la nation n’est qu’une coque vide sans le patriotisme. Et c’est bien ce que l’on observe aujourd’hui partout dans le monde et c’est ce que les Français expriment avec de plus en plus de force : ce besoin de moment d’unité, de cohésion. Pour l’heure ils n’ont à partager que des tragédies comme des attentats, des drames comme l’incendie de Notre Dame ou des victoires sportives pour l’exprimer et l’expérimenter, fugacement. Ils n’ont pas l’impression de pouvoir partager un destin, c’est toute la gravité de la crise et que l’exécutif actuel ne comprend absolument pas. Le discours politique, médiatique et intellectuel a longtemps été dans la réprobation devant les expressions populaires de patriotisme. Rappelez-vous au tout début de la crise des Gilets jaunes, quand il s’agissait encore d’une vraie colère populaire, démocratique et spontanée : les drapeaux français et la Marseillaise sur les ronds-points et dans la première manifestation parisienne indisposaient, jusqu’à la CGT et certains Insoumis qui depuis ont vaillamment récupéré le mouvement et l’ont d’ailleurs « dénationalisé ».

La France actuelle est une nation orpheline d’elle-même. Pourquoi ressent-on cette crise sourde qui gronde depuis au moins deux décennies ? Car le ciment patriotique qui fait tenir la nation s’est érodé : on n’apprend plus aux nouvelles générations, aux nouveaux venus à aimer la France, son histoire, ses paysages, sa littératures, ses arts. On lui apprend à la dénigrer en lui rappelant ad nauseam « ses heures sombres », en lui faisant croire qu’elle a inventé le fascisme comme l’a écrit Bernard-Henri Lévy dans L’idéologie française en 1981 ! Le patriotisme est ce qui fait vivre une nation pour se transformer en destin, une nation ce n’est pas un guichet percepteur fiscal et distributeur d’aides sociales, ni un agglomérat de régions voué à se fondre dans l’Europe fédéraliste. Sans ce sentiment d’appartenir à une communauté d’appartenance historique plus grande que nous, sans ce puissant sentiment d’adhésion à une collectivité qui nous fait placer nos intérêts particuliers, nos origines, nos fois, en deçà de l’intérêt général, il n’y a pas de nation.

En France, cette situation est plus douloureuse qu’ailleurs parce que notre histoire comme notre géographie témoignent de ce lien entre patrie et nation. Depuis au moins la guerre de Cent ans jusqu’en 1945, c’est par le sentiment national que se réalisait l’intégration de l’individu au sein de la communauté nationale, de façon très variée selon les époques, les régimes, les circonstances. A l’instar de la nation qu’on se plait à confondre avec le nationalisme belliqueux, le patriotisme aussi est caricaturé. Il est célébré quand il s’agit de chauvinisme sportif, ou........

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