Depuis plusieurs semaines, des manifestants exaspérés par la dégradation de la situation économique appellent à la chute du régime. Les autorités tentent de contenir la contestation au sud du pays.

« Bandes de voleurs ! ». Lorsqu’ils désignent Bachar al-Assad et son entourage, les manifestants de Soueïda, au sud de la Syrie, qui défilent régulièrement dans les rues de la ville depuis la mi-août, n’y vont pas par quatre chemins. Récemment, ils ont même arboré quelques slogans rédigés en mandarin à l’occasion du déplacement en Chine du chef de l’Etat et de son épouse, la puissante Asma...

« Bandes de voleurs ! ». Lorsqu’ils désignent Bachar al-Assad et son entourage, les manifestants de Soueïda, au sud de la Syrie, qui défilent régulièrement dans les rues de la ville depuis la mi-août, n’y vont pas par quatre chemins. Récemment, ils ont même arboré quelques slogans rédigés en mandarin à l’occasion du déplacement en Chine du chef de l’Etat et de son épouse, la puissante Asma.

Plus sérieusement, les protestataires ont reçu le soutien public de dignitaires religieux druzes, communauté religieuse majoritaire dans la région, mais minoritaire à l’échelle du pays (environ 3 % de la population). Un tel appui constitue un désaveu manifeste pour le régime qui se présente volontiers en « protecteur » des minorités religieuses, chrétiennes notamment, face à la majorité arabe sunnite (environ 73 % de la population), et ce d’autant plus que la famille de Bachar al-Assad est elle-même issue de la communauté alaouite (environ 10 % de la population), une branche minoritaire du chiisme.

Pour autant, ce ne sont pas des tensions communautaires qui sont à l’origine des manifestations de Soueïda, protestations qui se sont d’ailleurs sporadiquement étendues à d’autres zones du pays à majorité sunnite, telle la région voisine de Deraa d’où était partie en mars 2011 la révolte initiale contre le régime Assad. Comment souvent, c’est l’essence qui provoqué le début d’incendie en août dernier. Ou plutôt son prix à la pompe.

Le 15 août, pour tenter de renflouer les caisses de l’Etat, le gouvernement syrien supprimait des subventions sur le carburant, provoquant un bond de la facture payée par les automobilistes. Au même moment, afin de tenter de soigner sa base, le chef de l’Etat doublait les traitements et les pensions des fonctionnaires. Au grand mécontentement des autres catégories de la population.

Jusqu’à présent, le pouvoir syrien n’a pas usé de répression massive contre les manifestants de Soueïda dans l’espoir sans doute que la contestation reste cantonnée à la communauté druze de la région. En revanche, selon l’opposition, il a fait usage de la force (tirs de mortiers) dans celle de Deraa.

Outre l’hostilité au régime, le fait que les protestations du sud du pays aient au départ trouvé un écho dans diverses provinces périphériques de Syrie, à la fois dans la grande majorité de du territoire aujourd’hui sous l’autorité du gouvernement que dans des zones contrôlées par différents acteurs armés opposés au régime (partis kurdes, factions arabes pro-turques, groupes jihadistes), témoigne de la chute continue de l’économie et de la dégradation des conditions de vie de la population.

Dépendance aux importations

Le tremblement de terre du ­février dernier qui a surtout frappé les zones non gouvernementales n’a fait qu’aggraver ces tendances, provoquant de nouveaux déplacements de population. Avant le séisme, la Banque Mondiale prévoyait pour 2023 une contraction du produit intérieur brut (PIB) réel (à prix constants) de 3,2 % après une croissance négative déjà en 2022.

Aujourd’hui, elle estime que le PIB chutera de 5,5 %. La dégringolade de l’économie syrienne trouve sa traduction dans celle de la monnaie nationale, la livre, qui s’est accélérée depuis 2019. Avant le déclenchement du conflit en 2011, il fallait 50 livres pour acheter un dollar. Aujourd’hui, il en faut 15 000.

Les ravages qu’une décennie de guerre a infligés à l’appareil productif du pays ont rendu le pays extrêmement dépendants des importations. Alors qu’en 2011 encore, la Syrie était exportatrice nette de pétrole malgré une production déclinante et une demande intérieure croissante, elle importe aujourd’hui environ la moitié de celui qu’elle consomme, d’Iran surtout, principal allié du régime avec la Russie.

Selon la Banque Mondiale, la production de brut a diminué de 80 % entre 2010 et 2022. Outre les effets destructeurs du conflit, les divisions politiques ont affecté l’extraction d’or noir. En effet, les zones de production pétrolières se situent dans le nord-est du pays, une zone qui échappe au gouvernement puisqu’elle se trouve sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes (SDF), une coalition dominée par une formation kurde, le PYD (Parti de l’Union démocratique). A l’inverse, les principales raffineries de pétrole se trouvent en zone gouvernementale. Ce qui contraint le régime et le SDF à un troc par-dessus les frontières politiques.

La dépendance de la Syrie aux importations est également cruciale dans le domaine agricole. Alors qu’avant 2011, la production de blé du pays suffisait à assurer sa consommation, il est aujourd’hui importateur net. De manière plus globale, en partie sous l’effet de trois sécheresses successives et de tensions avec la Turquie concernant des barrages sur l’Euphrate, la production agricole s’est effondrée entre 2020 et 2022, engendrant une forte inflation sur les produits alimentaires de base dont les Nations unies estiment qu’elle s’élevait en août dernier à plus de 70 % en rythme annuel.

Outre la contraction de ses productions pétrolière et agricole, et en dépit des discours promotionnels d’influenceurs étrangers stipendiés par le régime, le conflit a privé le pays de recettes touristiques, secteur qui avant 2011 représentait à lui seul environ 12 % du PIB.

Le tableau de l’économie syrienne et le contexte sécuritaire dans le pays ne sont évidemment guère attractifs pour les investisseurs étrangers. D’autant que le pays est sous sanctions des Etats-Unis depuis 2020 en vertu du Caesar Act qui menace de représailles les acteurs économiques, américains ou pas, qui font des affaires avec la Syrie.

Le 19 mai dernier pourtant, le régime de Bachar al-Assad a remporté une victoire diplomatique. Alors que le pays avait été exclu de la Ligue Arabe en 2011 en raison de sa répression brutale contre les mouvements protestataires, il a été réintégré dans la famille lors du sommet de Jeddah en Arabie Saoudite.

Certains pays n’avaient pas attendu les retrouvailles collectives pour rétablir leurs relations avec Damas, à commencer par les Emirats Arabes Unis dès 2018 et la Jordanie en 2021. Si à l’issue du somment, le pouvoir syrien, suivi par une partie de la population, espérait que ses pairs arabes, et surtout les pétromonarchies du Golfe, apportent aide et investissements au pays, leurs espoirs ont jusqu’ici été déçus.

Notamment parce que ces riches pays se sont lancés dans une modernisation fort coûteuse, symbolisée par la « Vision 2030 » du prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman. Modernisation qui vise à faire sortir leurs économies de la dépendance aux hydrocarbures à l’heure où le monde ambitionne de se passer à terme d’or noir. Qui plus est, la Syrie a bien peu de perspectives de gains à offrir à de potentiels investisseurs, en tout cas à vue humaine.

Chantage au captagon

A défaut, le régime Assad joue de la corde géopolitique en faisant valoir aux pétromonarchies que si elles investissent en Syrie, cela contribuera à réduire la présence et l’influence de l’Iran dans le pays alors que la République Islamique est considérée comme une menace potentielle sur la rive arabe du Golfe en raison de son accession possible à l’arme nucléaire et à plus court terme de son soutien à de nombreuses factions chiites de la région (Houthis au Yémen, Hezbollah libanais, milices irakiennes…).

Cet argument a sans doute perdu une partie de de son poids depuis que les Emirats Arabes Unis d’abord, et l’Arabie Saoudite surtout ont repris langue avec la République Islamique. De fait, qu’il l’ait vraiment anticipée ou pas, Bachar al-Assad a affirmé en août dernier qu’il n’était pas réaliste d’espérer que les nouvelles relations de son pays avec le reste du monde arabe déboucheraient sur des résultats économiques dans les mois suivant le sommet.

A Jeddah, de manière plus cynique, le régime syrien a aussi tacitement monnayé sa capacité de nuisance. En effet, les sociétés du Moyen Orient, surtout celles du Golfe et de Jordanie, sont submergées depuis 2018 par un fléau : le captagon. Les pilules de cette amphétamine qui procurent à ses utilisateurs des sensations comparables à celles de la cocaïne sont largement consommées dans les populations de la région, et surtout dans la jeunesse.

Or même si le régime syrien affirme que le pays ne sert que de territoire de transit à ce stupéfiant de synthèse, de très nombreux experts et responsables officiels dans la région estiment qu’il y est produit à une échelle industrielle avant d’être exporté vers le sud surtout. Et ce avec la complicité des cercles du régime Assad en quête de profits dans un pays en pleine paupérisation.

Ainsi, plusieurs cousins du président syrien sont aujourd’hui placés sous sanctions par l’Union européenne et par les Etats-Unis pour leur implication dans le trafic d’amphétamines. Lors du sommet de la Ligue Arabe, le régime syrien s’est engagé à combattre le trafic de captagon. Une promesse aux allures de chantage qui jusqu’ici n’a pas suffi à desserrer les cordons de la bourse des pétro-monarchies car le captagon continue à circuler par-dessus les frontières syriennes. La Jordanie qui fin août a effectué une frappe aérienne contre un laboratoire clandestin situé en Syrie et abattu plusieurs drones transportant des pilules d’amphétamines, a choisi la manière forte pour tenter de réduire ce juteux commerce.

Pas de pluie de yuans

A défaut de distribuer des euphorisants de synthèse, Asma al-Assad arborait un ensemble très chic lors de la récente visite du couple présidentiel en Chine, mais cela n’a pas davantage suffi à ébranler ses interlocuteurs. Les hôtes syriens sont repartis sans promesses sonnantes ni trébuchantes. Le 22 septembre à Hangzhou, les deux pays ont bien établi un partenariat stratégique, mais sur du papier ordinaire. Pas sur du papier monnaie couvert de chiffres précis.

Et si durant le conflit, la Chine a souvent suivi la Russie au sein du Conseil de Sécurité des Nations unies, dans son appui au régime Assad, ce soutien diplomatique, financièrement peu coûteux, ne signifie pas que Xi Jinping soit pressé de déverser des millions de yuans dans le panier percé de Damas. De fait, bien que la Syrie ait été intégrée en janvier 2022 au projet de Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative), cela ne s’est pas encore traduit par des projets concrets.

La longue décrépitude de l’économie syrienne peut-elle accentuer la contestation populaire et mettre en danger le régime ? Tant que les protestations resteront limitées à des zones périphériques, telle Soueïda, et ne toucheront pas le centre du pays et les régions côtières, comme celle de Lattaquié, cœur du pouvoir, cela semble peu probable.

Le scénario d’une chute désordonnée du régime Assad a d’ailleurs de quoi inquiéter les voisins de la Syrie (Turquie, Liban, Jordanie, Irak), car il pourrait déclencher une nouvelle vague d’émigration vers ces pays qui accueillent au total cinq millions de réfugiés syriens. Et qui pour certains ne cachent pas leur désir de voir une partie de ces exilés reprendre le chemin de leur pays d’origine. Aussi improbable soit un tel retour dans un pays en pleine débâcle économique.

QOSHE - Le régime syrien est de nouveau conspué dans la rue - Yann Mens
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Le régime syrien est de nouveau conspué dans la rue

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17.10.2023

Depuis plusieurs semaines, des manifestants exaspérés par la dégradation de la situation économique appellent à la chute du régime. Les autorités tentent de contenir la contestation au sud du pays.

« Bandes de voleurs ! ». Lorsqu’ils désignent Bachar al-Assad et son entourage, les manifestants de Soueïda, au sud de la Syrie, qui défilent régulièrement dans les rues de la ville depuis la mi-août, n’y vont pas par quatre chemins. Récemment, ils ont même arboré quelques slogans rédigés en mandarin à l’occasion du déplacement en Chine du chef de l’Etat et de son épouse, la puissante Asma...

« Bandes de voleurs ! ». Lorsqu’ils désignent Bachar al-Assad et son entourage, les manifestants de Soueïda, au sud de la Syrie, qui défilent régulièrement dans les rues de la ville depuis la mi-août, n’y vont pas par quatre chemins. Récemment, ils ont même arboré quelques slogans rédigés en mandarin à l’occasion du déplacement en Chine du chef de l’Etat et de son épouse, la puissante Asma.

Plus sérieusement, les protestataires ont reçu le soutien public de dignitaires religieux druzes, communauté religieuse majoritaire dans la région, mais minoritaire à l’échelle du pays (environ 3 % de la population). Un tel appui constitue un désaveu manifeste pour le régime qui se présente volontiers en « protecteur » des minorités religieuses, chrétiennes notamment, face à la majorité arabe sunnite (environ 73 % de la population), et ce d’autant plus que la famille de Bachar al-Assad est elle-même issue de la communauté alaouite (environ 10 % de la population), une branche minoritaire du chiisme.

Pour autant, ce ne sont pas des tensions communautaires qui sont à l’origine des manifestations de Soueïda, protestations qui se sont d’ailleurs sporadiquement étendues à d’autres zones du pays à majorité sunnite, telle la région voisine de Deraa d’où était partie en mars 2011 la révolte initiale contre le régime Assad. Comment souvent, c’est l’essence qui provoqué le début d’incendie en août dernier. Ou plutôt son prix à la pompe.

Le 15 août, pour tenter de renflouer les caisses de l’Etat, le gouvernement syrien supprimait des subventions sur le carburant, provoquant un bond de la facture payée par les automobilistes. Au même moment, afin de tenter de soigner sa base, le chef de l’Etat doublait les traitements et les pensions des fonctionnaires. Au grand mécontentement des autres catégories de la population.

Jusqu’à présent, le pouvoir syrien n’a pas usé de répression massive contre les manifestants de Soueïda dans l’espoir sans doute que la contestation reste cantonnée à la communauté druze de la région. En revanche, selon l’opposition, il a fait usage de la force (tirs de mortiers) dans celle de Deraa.

Outre l’hostilité au régime, le fait que les protestations du sud du pays aient au départ trouvé un écho dans diverses provinces périphériques de Syrie, à la fois dans la grande majorité de du territoire........

© Alternatives Économiques


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