Même si les affrontements les plus spectaculaires se concentrent à Khartoum, le conflit entre généraux s’est étendu aux régions périphériques, comme le Darfour, qui avaient déjà connu combats et massacres dans les années 2000.

Dans la sanglante bataille pour le pouvoir qui se joue au Soudan depuis le 15 avril dernier, les affrontements militaires les plus impressionnants et les plus médiatisés se déroulent à Khartoum. De fait, près de 70 % des quatre millions de déplacés que le conflit a jetés sur les routes depuis cinq mois sont originaires de la région de la capitale.

L’issue des affrontements entre les deux belligérants demeure des plus incertaine…

Dans la sanglante bataille pour le pouvoir qui se joue au Soudan depuis le 15 avril dernier, les affrontements militaires les plus impressionnants et les plus médiatisés se déroulent à Khartoum. De fait, près de 70 % des quatre millions de déplacés que le conflit a jetés sur les routes depuis cinq mois sont originaires de la région de la capitale.

L’issue des affrontements entre les deux belligérants demeure des plus incertaine. Bien qu’elles disposent d’une supériorité dans le domaine aérien, les troupes du général al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises (SAF), se trouvent sur la défensive à Khartoum face à celles de son rival, le général Hemetti, leader des Forces de soutien rapide (RSF).

Ces dernières sont plus aguerries que l’armée régulière et ce n’est sans doute pas surprenant. Les RSF sont les principales héritières de différentes milices, les janjawid, que le gouvernement du dictateur Omar Al-Béchir (renversé en 2019) avait armées au début des années 2000 pour affronter des mouvements rebelles armés dans la région du Darfour, à l’ouest du pays.

Au fil des ans, ces milices ont été transformées pour devenir, en 2013, une force officielle, les RSF, sous la direction de Hemetti, puis sous l’autorité directe d’Omar al-Béchir. Cela n’a pas suffi à garantir leur loyauté. En avril 2019, surfant sur la contestation populaire du tyran vieillissant, le général al-Burhan et Hemetti se sont alliés pour le renverser… Avant d’en venir aux mains eux-mêmes depuis avril dernier.

Extension du conflit

Le Soudan a connu une transition chaotique qui était censée aboutir à l’instauration d’un régime démocratique mais qui a été interrompue par le coup d’Etat militaire d’octobre 2021, prélude à l’affrontement actuel entre al-Burhan et Hemetti.

Depuis avril dernier, cette guerre s’étend progressivement bien au-delà de la capitale, vers le Darfour à l’ouest, mais aussi vers le Kordofan au sud, et même récemment dans la Jazirah au centre du pays aujourd’hui. Une diffusion du conflit dont témoignent notamment l’extension et l’aggravation de l’insécurité alimentaire au Soudan ces derniers mois.

C’est la grande région du Darfour, divisée en quatre Etats qui, hormis Khartoum, connaît les plus fortes violences et les déplacements de populations les plus importants. Soit au sein du Soudan, soit vers les pays voisins, le Tchad principalement qui depuis avril a vu arriver 400 000 nouveaux réfugiés.

Contrairement aux affrontements de Khartoum, les combats au Darfour n’opposent pas seulement les forces armées aux RSF. Ces dernières sont alliées à des milices locales, principalement arabes, avec lesquelles elles se livrent à une véritable épuration ethnique des populations non arabes à base de tueries et de viols.

Devenues plus intenses depuis le 15 avril dernier, de telles violences se produisaient déjà auparavant. Elles sont en partie la conséquence de l’accord de Juba, signé en octobre 2020, pendant la transition démocratique, et qui était censé régler les contentieux historiques, fonciers notamment, dans les régions périphériques du Soudan.

Rivalités ethniques

Depuis son indépendance en 1956, en effet, le Soudan est dominé par des élites arabes issues des régions riveraines du Nil qui traverse le centre du pays du Sud au Nord. C’est contre cette suprématie que des mouvements rebelles issus des populations non-arabes et souvent dominés par un groupe ethnique (Fur, Zaghawa, Masalit…) s’étaient soulevés, et singulièrement dans le Darfour, au début des années 2000.

Et c’est pour mater ces rébellions qu’Omar al-Béchir avait alors armé les milices janawid, souvent issues de fractions défavorisées des populations arabes. A la faveur des combats, les milices se sont souvent emparées des terres des populations qu’elles chassaient alors que plusieurs mouvements rebelles, militairement vaincus, étaient contraints à l’exil autour de 2015.

Lorsque le régime d’Omar al-Bachir est tombé en avril 2019, le sort des régions périphériques n’a pas fait partie des préoccupations centrales des forces révolutionnaires regroupées au sein des FFC (Forces of Freedom and Change), dont les dirigeants étaient surtout issus des élites traditionnelles du centre du pays.

Leurs dirigeants considéraient en outre que les leaders des groupes rebelles qui vivaient alors en exil n’avaient pas participé à la contestation ayant entraîné la chute de la dictature. Résultat : les chefs militaires du Soudan se sont saisies du dossier des régions périphériques, à commencer par Hemetti, désireux de se poser en « champion » des zones marginalisées du pays en dépit des massacres commis par ses troupes au Darfour depuis 2003.

Les chefs militaires ont donc négocié l’accord de Juba avec certains mouvements rebelles revenus d’exil, de Libye notamment. Grâce à cet accord, des dignitaires de ces mouvements se sont vus attribuer des postes dans l’Etat. Jibril Ibrahim, leader du JEM (Justice and Equality Movement) a été nommé ministère des Finances. Minni Minawi, dirigeant de l’un des factions du SLM (Sudan Liberation Movement-Minawi) est devenu gouverneur de la grande région du Darfour.

Une autre disposition de l’accord de Juba, bien plus conflictuelle, proclame le droit des individus et des communautés à se voir restituer les terres qui leur ont été arrachées durant les conflits des deux décennies précédentes au Darfour.

Epuration

Pour les propriétaires dépossédés et souvent contraints de vivre depuis lors dans des camps de déplacés, cette disposition a suscité de grands espoirs. Or c’est entre autres pour ne pas avoir à leur restituer leur bien que des miliciens arabes pratiquent aujourd’hui l’épuration ethnique de populations non-arabes, notamment des Masalit dans le Darfour occidental.

Même s’il a été en 2019-2020 l’un des parrains de l’accord de Juba, et à supposer qu’il le veuille, Hemetti ne peut se désolidariser de ces milices dont la base sociale et géographique est aussi largement la sienne.

Face à cette épuration ethnique, les anciens mouvements rebelles signataires de l’accord paraissent aujourd’hui bien passifs pour défendre les populations non arabes. Il est vrai que ceux d’entre eux qui ont élevé la voix l’ont parfois payé cher : le gouverneur du Darfour occidental, lui-même Massalit, qui en juin dernier avait publiquement qualifié de « génocide » les exactions des RSF et les milices qui leur sont alliées a été enlevé et assassiné peu après.

Pour expliquer leur relative inaction, les anciens rebelles mettent en avant la faiblesse de leurs moyens. Afin d’assurer la sécurité dans le Darfour, l’accord de Juba prévoyait bien la formation d’une force de sécurité de 12 000 hommes, les Joint Forces, composées pour moitié de soldats gouvernementaux, et pour moitié d’anciens rebelles. Mais en juin 2022, seuls 2 000 hommes avaient été formés.

D’ailleurs, dès le 29 mai dernier, le gouverneur de la région du Darfour, Minni Minawi, avait appelé les citoyens à prendre les armes pour protéger leurs propriétés. Pour Gerrit Kurtz, chercheur au SWP (Institut allemand pour les questions internationales et de sécurité), l’absence de moyens n’est pas la seule explication de cette passivité :

« Les groupes signataires de l’accord de Juba signataires se trouvent dans une position difficile du fait de la guerre entre les forces armées et le RSF, deux acteurs avec lesquels ils ont collaboré ces dernières années et grâce auxquels ils ont obtenu leurs positions actuelles. Qui plus est, ces anciens mouvements rebelles sont divisés entre eux, et dans une certaine mesure en interne. De manière générale cependant ils se préoccupent moins du sort des civils du Darfour que de leur propre survie politique, tant ils redoutent d’être marginalisés dans un futur accord de paix qui viendrait à être conclu entre les forces armées et les RSF. Si demain ils s’engagent dans la guerre, ce sera pour souligner leur importance dans une telle négociation. »

Les Joint Forces ne sont pas les seuls protecteurs potentiels des populations non-arabes, principales victimes des exactions commises par les RSF et leurs alliées. Des milices Masalit se sont notamment constituées depuis plusieurs années.

« Certaines de ces milices tribales auraient reçu des armes des forces armées soudanaises – les armes légères sont de toute façon très répandues au Darfour, observe Gerrit Kurtz. Mais elles ne sont manifestement pas efficaces pour défendre la population civile, car les villages sont brûlés et pillés les uns après les autres par les RSF et les milices qui leur sont alliées. De fait, la majeure partie de la population non arabe d’El-Geneina, la capitale du Darfour occidental, s’est enfuie. »

Risque de communautarisation

La place prise dans les affrontements par des groupes armés à caractère ethnique fait courir le risque d’une communautarisation croissante du conflit, alors que les violences se sont étendues à des degrés divers dans les trois autres Etats du Darfour.

Ce risque de communautarisation touche d’autres zones périphériques du pays, tel le Kordofan (divisé en trois Etats) et l’Etat du Nil Bleu. Là comme au Darfour, certains groupes rebelles contestant la marginalisation de leur région ont accepté d’intégrer les institutions après la conclusion de l’accord de Juba en 2020, tandis que d’autres refusaient ce texte.

Les lignes de clivage entre les pro et les anti-Juba sont parfois idéologiques ou tactiques, mais elles peuvent recouvrir aussi une dimension ethnique. Avec par conséquent des risques de dérive là aussi aujourd’hui.

Par ailleurs, comme au Darfour, les affrontements entre les généraux al-Burhan et Hemetti placent certains rebelles du sud dans une position délicate. Peuvent-ils rester neutres dans ce duel ? Si à l’instar du SPLM-Nord (Mouvement de libération des Peuples du Soudan-Nord) dans le Sud Kordofan, qui a refusé l’accord de Juba, ils combattent aujourd’hui les forces armées soudanaises pour conquérir de nouveaux territoires, ces groupes peuvent être soupçonnés de faire le jeu des RSF dans le duel des généraux.

Plus inquiétant, peut-être, pour les élites soudanaises qui ont dominé le pays depuis l’indépendance : la guerre, en dehors de la capitale, ne concerne plus seulement de lointaines régions frontalières, mais semble s’étendre désormais au centre du pays lui-même.

Le mois dernier, dans la Jazirah, une province située à deux cents kilomètres au sud de Khartoum sur les rives du Nil, un chef de milice, jusque-là soutien des forces armées, a soudain changé de camp et rangé ses hommes aux côtés des troupes de Hemetti. Même au cœur du pays, certains sont visiblement prêts à parier sur la victoire d’un homme du lointain Darfour.

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Au Soudan, la guerre gagne tout le pays

6 23
19.09.2023

Même si les affrontements les plus spectaculaires se concentrent à Khartoum, le conflit entre généraux s’est étendu aux régions périphériques, comme le Darfour, qui avaient déjà connu combats et massacres dans les années 2000.

Dans la sanglante bataille pour le pouvoir qui se joue au Soudan depuis le 15 avril dernier, les affrontements militaires les plus impressionnants et les plus médiatisés se déroulent à Khartoum. De fait, près de 70 % des quatre millions de déplacés que le conflit a jetés sur les routes depuis cinq mois sont originaires de la région de la capitale.

L’issue des affrontements entre les deux belligérants demeure des plus incertaine…

Dans la sanglante bataille pour le pouvoir qui se joue au Soudan depuis le 15 avril dernier, les affrontements militaires les plus impressionnants et les plus médiatisés se déroulent à Khartoum. De fait, près de 70 % des quatre millions de déplacés que le conflit a jetés sur les routes depuis cinq mois sont originaires de la région de la capitale.

L’issue des affrontements entre les deux belligérants demeure des plus incertaine. Bien qu’elles disposent d’une supériorité dans le domaine aérien, les troupes du général al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises (SAF), se trouvent sur la défensive à Khartoum face à celles de son rival, le général Hemetti, leader des Forces de soutien rapide (RSF).

Ces dernières sont plus aguerries que l’armée régulière et ce n’est sans doute pas surprenant. Les RSF sont les principales héritières de différentes milices, les janjawid, que le gouvernement du dictateur Omar Al-Béchir (renversé en 2019) avait armées au début des années 2000 pour affronter des mouvements rebelles armés dans la région du Darfour, à l’ouest du pays.

Au fil des ans, ces milices ont été transformées pour devenir, en 2013, une force officielle, les RSF, sous la direction de Hemetti, puis sous l’autorité directe d’Omar al-Béchir. Cela n’a pas suffi à garantir leur loyauté. En avril 2019, surfant sur la contestation populaire du tyran vieillissant, le général al-Burhan et Hemetti se sont alliés pour le renverser… Avant d’en venir aux mains eux-mêmes depuis avril dernier.

Extension du conflit

Le Soudan a connu une transition chaotique qui était censée aboutir à l’instauration d’un régime démocratique mais qui a été interrompue par le coup d’Etat militaire d’octobre 2021, prélude à l’affrontement actuel entre al-Burhan et Hemetti.

Depuis avril dernier, cette guerre s’étend progressivement bien au-delà de la capitale, vers le Darfour à l’ouest, mais aussi vers le Kordofan au sud, et même récemment dans la Jazirah au centre du pays aujourd’hui. Une diffusion du conflit dont témoignent notamment l’extension et l’aggravation de l’insécurité alimentaire au Soudan ces derniers mois.

C’est la grande........

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