D’Alcatel à Nokia, le lent déclin des télécoms français

Les centres de recherche français de Nokia, hérités d’Alcatel, vont de nouveau réduire leurs effectifs. Ex-championne mondiale des télécoms, la France périclite dans ce secteur, pourtant enjeu de souveraineté.

En 2016, le groupe finlandais Nokia achetait l’entreprise française Alcatel-Lucent pour 15,6 milliards d’euros. Le ministre de l'Economie, un certain Emmanuel Macron, vantait alors l’émergence d’un « Airbus des télécoms ».

Fabricant d’antennes, de routeurs, de câbles et d’autres matériels de réseau fixe et mobile, concepteur des logiciels liés, ce géant européen espérait peser sur… 

En 2016, le groupe finlandais Nokia achetait l’entreprise française Alcatel-Lucent pour 15,6 milliards d’euros. Le ministre de l’Economie, un certain Emmanuel Macron, vantait alors l’émergence d’un « Airbus des télécoms ».

Fabricant d’antennes, de routeurs, de câbles et d’autres matériels de réseau fixe et mobile, concepteur des logiciels liés, ce géant européen espérait peser sur le gigantesque marché de l’équipement en télécommunications, c’est-à-dire toute l’infrastructure permettant le transfert des données de nos ordinateurs et téléphones. Un marché mondial de 265 milliards d’euros en 2024, et qui devrait croître de près de 8 % par an au cours de la décennie à venir.

Dix ans plus tard, le pari est plutôt réussi : Nokia est le second équipementier télécoms mondial, avec 13 % de parts de marché au premier semestre 2025, derrière le Chinois Huawei (31 %), mais devant le Suédois Ericsson (12 %), le Chinois ZTE (10 %) et l’américain Cisco (4 %). En bonne santé financière, le groupe finlandais a réalisé 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 2 milliards de bénéfices en 2025. Si les investissements dans la 5G et la fibre se tassent, Nokia profite du boom de l’intelligence artificielle (IA) et des data centers, et espère augmenter ses profits de 60 % d’ici 2028.

La prospérité du Scandinave contraste cependant avec le rétrécissement de sa présence dans l’industrie française. En novembre, l’entreprise a annoncé son septième plan social dans le pays depuis 2016, comprenant 427 suppressions de postes, soit 18 % de ses effectifs hexagonaux. Alors qu’ils étaient de plus de 5 400 en 2016, ils devraient passer sous la barre des 2 000. Le site de Lannion (Côtes-d’Armor), qui comptait près de 1 000 employés en 2016, tomberait sous le seuil des 400 emplois, faisant craindre une fermeture définitive.

Lannion, berceau des télécoms en France

Pour comprendre comment l’industrie française des télécoms en est arrivée là, il faut revenir sur l’histoire d’Alcatel et sur son implantation à Lannion, bastion historique du secteur dans l’Hexagone. « Cette implantation est directement liée à Pierre Marzin, éminent ingénieur des télécommunications », explique l’historien Yves Bouvier, rattaché à l’université de Rouen.

Directeur du Centre national d’études des télécommunications (Cnet), Pierre Marzin1 choisit sa ville d’origine pour implanter un laboratoire, tandis que la commune voisine de Pleumeur-Bodou accueille en 1962 une antenne permettant la première liaison télévisuelle intercontinentale au monde.

Quand les maires changent la ville

« La présence du Cnet à Lannion attire les entreprises du secteur. Tout un écosystème se met en place », retrace Yves Bouvier.

« La présence du Cnet à Lannion attire les entreprises du secteur. Tout un écosystème se met en place », retrace Yves Bouvier.

D’abord dominé par les groupes étrangers ITT, Philips et Ericsson, le secteur se structure autour de la CIT Alcatel, une filiale de la Compagnie générale d’électricité (CGE), soutenue par l’Etat selon un modèle colbertiste.

« La CGE était un conglomérat technologique très lié à l’Etat. Elle bénéficiait de marchés publics, d’aides à la recherche, d’accompagnement pour créer ses usines, de contrats de long terme, voire d’aides à l’export », détaille l’économiste au CNRS Elie Cohen.

« La CGE était un conglomérat technologique très lié à l’Etat. Elle bénéficiait de marchés publics, d’aides à la recherche, d’accompagnement pour créer ses usines, de contrats de long terme, voire d’aides à l’export », détaille l’économiste au CNRS Elie Cohen.

Ce soutien fait de la France un leader mondial. « En 1970, on invente à Lannion le central téléphonique Platon, le premier au monde entièrement numérique », rappelle Yves Bouvier. Une révolution technologique qui transmet la voix, mais aussi d’autres informations, sous forme de 0 et de 1, ouvrant la voie à l’ADSL et au Minitel. Au milieu des années 1970, l’entreprise s’internationalise et multiplie les contrats en Indonésie, Pologne, Québec, etc.

L’ouverture à double tranchant au marché mondial

Paradoxalement, ce succès fragilise Alcatel. Dans les années 1980, la conquête de marchés étrangers via des rachats et la course technologique coûtent de plus en plus cher. Nationalisée entre 1982 et 1986, la CGE ne peut compter sur l’Etat, déjà en difficulté budgétaire.

« Quelle justification y a-t-il à ce que l’Etat français finance l’adaptation du matériel d’Alcatel au marché américain ? », pointe ainsi Elie Cohen.

« Quelle justification y a-t-il à ce que l’Etat français finance l’adaptation du matériel d’Alcatel au marché américain ? », pointe ainsi Elie Cohen.

Néanmoins, la CGE, renommée Alcatel-Alsthom 2 en 1991, trouve des fonds : « Le principe de Pierre Suard [PDG de 1986 à 1995] était d’avoir un groupe industriel dont les activités s’équilibrent financièrement », explique Yves Bouvier. L’essor du TGV et des Chantiers de l’Atlantique, au sein d’Alstom, finance l’expansion d’Alcatel et vice-versa. En 1988, Alcatel devient le numéro deux mondial des équipements télécoms après le rachat des activités européennes de l’américain ITT.

Arrive alors « le gros bouleversement », selon Yves Bouvier : « La construction européenne par le marché unique, avec l’ouverture à la concurrence des télécoms au début des années 1990. » Finies les commandes publiques aux entreprises nationales, tout passe par des appels d’offres. « Lorsque l’Etat commande moins à son champion national, on touche aux limites du colbertisme », pointe Elie Cohen.

« Alcatel est un très bon exemple des dérives du capitalisme financiarisé », Yves Bouvier, historien

« Alcatel est un très bon exemple des dérives du capitalisme financiarisé », Yves Bouvier, historien

Alcatel se détache de l’Etat, se sépare d’Alsthom en 1998 et doit aller chercher des investisseurs sur les marchés financiers. Or, pour Yves Bouvier, « la pression des financiers pour un rendement élevé et rapide fragilise l’outil industriel. Alcatel est un très bon exemple des dérives du capitalisme financiarisé ».

Porté par le développement d’Internet, Alcatel bénéficie au départ de l’intérêt des marchés. En 2000, il emploie plus de 130 000 personnes et est leader mondial de l’ADSL. Mais l’éclatement de la bulle Internet le frappe brutalement. En 2001, le groupe perd 5 milliards d’euros, puis 90 % de sa valeur boursière en 2002. Son PDG Serge Tchuruk lance alors la stratégie de « l’entreprise sans usine », visant à se concentrer sur la recherche et à vivre de la rente des brevets. Entre 2000 et 2003, les effectifs sont divisés par deux et la production délocalisée, notamment en Chine.

De « l’entreprise sans usine » à la disparition

Ce pari se retourne contre Alcatel. « C’était l’esprit naïf de l’époque », juge Olivier Marcé, ingénieur entré chez Alcatel en 1999, actuel délégué syndical CFE-CGC chez Nokia. « La Chine entrait dans l’OMC et tout le monde y a vu un eldorado où délocaliser, et un énorme marché à conquérir. » Mais l’accès au marché chinois a un prix : le transfert de compétences.

« Nous avons été aveugles pendant longtemps et la Chine a récupéré nos compétences. Alcatel a participé à construire son fossoyeur Huawei », estime Olivier Marcé.

« Nous avons été aveugles pendant longtemps et la Chine a récupéré nos compétences. Alcatel a participé à construire son fossoyeur Huawei », estime Olivier Marcé.

En parallèle, le marché évolue avec le passage du GSM à la 3G et l’arrivée du smartphone. Alcatel prend du retard. En 2006, l’entreprise fusionne avec l’américain Lucent et devient leader mondial des télécoms fixes et second sur le mobile et Internet. « A l’époque c’était considéré comme un exploit. Mais des faiblesses internes cachées refont surface. Lucent était déjà en déclin », indique Elie Cohen.

« L’opération était pertinente pour pénétrer le marché américain, plus rentable, mais a été mal exécutée, avec une double présidence et des équipes doublées presque partout », analyse Olivier Marcé.

« L’opération était pertinente pour pénétrer le marché américain, plus rentable, mais a été mal exécutée, avec une double présidence et des équipes doublées presque partout », analyse Olivier Marcé.

Pendant ce temps, Huawei et ZTE, soutenus par l’Etat chinois, progressent et font tomber le Canadien Nortel en 2009 et l’Américain Motorola en 2010 3.

Alcatel-Lucent multiplie les pertes et licenciements. En 2012, elle met en gage ses brevets auprès des banques pour lever des fonds.

Nokia rachète Alcatel-Lucent en 2016. Les promesses d’embauches en France sont en partie tenues, puis annulées

Nokia rachète Alcatel-Lucent en 2016. Les promesses d’embauches en France sont en partie tenues, puis annulées

Nokia rachète finalement Alcatel-Lucent en 2016. Les promesses d’embauches en France sont en partie tenues, puis annulées. A Lannion, « Nokia s’était engagé à bâtir un centre mondial d’expertise en cybersécurité, avec 80 à 100 emplois. On en est péniblement à 20 aujourd’hui », regrette Eric Bothorel, député (Ensemble pour la République) de la circonscription.

Les syndicats tentent de limiter la casse. « Nous avons considéré qu’une RCC [rupture conventionnelle collective, NDLR] serait moins pire qu’un plan social, donc nous avons négocié pour que des personnes proches de la retraite partent plus tôt », indique Olivier Marcé.

Quel avenir pour les télécoms français ?

Si le désengagement d’Alcatel dans le pays s’accentue, la France conserve des atouts. Pour Olivier Marcé, « elle fait partie des pays où la formation des ingénieurs reste de très bon niveau, avec l’Inde, l’Allemagne, les Etats-Unis et la Chine. Et grâce au crédit d’impôt recherche, un ingénieur français est deux fois moins cher qu’un Américain ».

Anticipant un possible départ de Nokia, Lannion s’est diversifié : dans les télécoms, outre le Cnet, Orange et Ericsson, Qualcomm s’est implanté en 2021. Par ailleurs, « la photonique 4 est devant les télécoms en nombre d’emplois à Lannion », indique Eric Bothorel, qui cite l’entreprise Lumibird, spécialiste des lasers. La ville compte plus de 1 100 emplois dans ce secteur précis, un chiffre qui croît de 10 % par an.

Le contexte reste malgré tout difficile. Ericsson a aussi annoncé 134 emplois en moins en France. « Il y a un côté cyclique dans les télécoms », rappelle le député, soulignant la baisse des investissements des opérateurs avec la fin du déploiement de la 5G et de la fibre. Après un pic à 14,8 milliards d’euros investis en France en 2021, ils étaient de 12,1 milliards en 2024.

Si Eric Bothorel espère que la 6G relancera les investissements et l’emploi, il rappelle que « le marché est très concurrentiel, avec plus de cent opérateurs téléphoniques en Europe ». Une situation qui permet, côté consommateurs, à la France d’avoir les forfaits parmi les moins chers d’Europe, mais pèse sur les marges des équipementiers. Avec quatre opérateurs pour 340 millions d’habitants, le marché états-unien est bien plus concentré, et les forfaits bien plus chers.

« Il y a une américanisation des équipementiers européens comme Ericsson et Nokia, car la demande y est plus forte pour les data centers liés à l’IA, et car les opérateurs américains sont beaucoup plus riches », s’inquiète Olivier Marcé.

« Il y a une américanisation des équipementiers européens comme Ericsson et Nokia, car la demande y est plus forte pour les data centers liés à l’IA, et car les opérateurs américains sont beaucoup plus riches », s’inquiète Olivier Marcé.

La baisse des commandes, la concurrence chinoise et l’attrait du marché américain ont conduit Nokia à supprimer 14 000 postes dans le monde depuis 2023

La baisse des commandes, la concurrence chinoise et l’attrait du marché américain ont conduit Nokia à supprimer 14 000 postes dans le monde depuis 2023

Pour lui, la guerre des prix en Europe ne peut qu’avantager Huawei, qui détient déjà 35 à 40 % du marché du continent. C’est l’addition de cette baisse conjoncturelle des commandes, de la concurrence chinoise et l’attrait du marché américain qui a conduit Nokia à supprimer 14 000 postes dans le monde depuis 2023, dont font partie les 427 emplois en France.

S’il n’est « pas opposé à la présence de Huawei sur le marché français », Eric Bothorel « invite à la prudence étant donné ses liens avec le gouvernement chinois ». Il a ainsi porté en 2019 une loi qui restreint fortement le recours à Huawei pour la 5G en France. En soumettant les achats de matériel 5G par les opérateurs à autorisation du Premier ministre « afin de protéger les intérêts de la défense nationale », elle a obligé Bouygues et SFR à changer de matériel.

Mais Huawei grignote le marché chez nos voisins, pour une raison simple : « Le critère prix joue pour environ 80 % dans les appels d’offres fixés par les règles européennes », rappelle Olivier Marcé, qui plaide pour la prise en compte du pays de fabrication afin d’aider l’industrie européenne. « Si la Chine fait du protectionnisme, pourquoi ne pas en faire aussi ? », lui fait écho le député.

Alors que Berlin vient d’exclure Huawei des futurs réseaux 6G, le secteur qui a connecté le monde sera-t-il le premier à être repris en main par des Etats européens soucieux de leur souveraineté ?

1. Originaire de Lannion, Pierre Marzin dirige le Cnet de 1954 à 1967 et convainc l’Etat d’implanter le centre dans cette ville. Il est élu maire de Lannion en 1971, puis sénateur, toujours sans étiquette, mais rassemblant du centre-gauche à la droite.

2. Absorbé par la CGE en 1969, Alsthom est notamment présent dans les secteurs ferroviaire, énergétique et naval, avec la reprise des chantiers de l’Atlantique en 1976. Elle se sépare d’Alcatel en 1998 et prend le nom d’Alstom.

3. Motorola ne disparaît pas en 2010, mais abandonne cette année-là son activité d’équipement télécoms en la revendant à Nokia. Elle se scinde en deux l’année suivante. Son activité smartphone est rachetée par Google, puis par Lenovo, tandis que sa branche Motorola Solutions perdure à ce jour.

4. La photonique est une branche de la physique concernant l’étude et la fabrication de composants permettant la génération, la transmission, le traitement ou la conversion de signaux lumineux. Les savoir-faire issus de la fibre optique font de Lannion un pôle attractif pour ce secteur.


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