Pour confirmer ou infirmer les résultats obtenus par Julia Cagé et Thomas Piketty dans leur dernier ouvrage, Alternatives Economiques s’est penché sur les ressorts du vote dans cinq territoires de l’Hexagone.

800 pages remplies de chiffres et de graphiques, une couverture médiatique hors-norme, une base de données en ligne ouverte au grand public… Le dernier ouvrage de Julia Cagé et Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique, n’est pas passé inaperçu en cette rentrée littéraire. Les lecteurs d’Alternatives Economiques n’ignorent (presque) plus rien des conclusions des deux auteurs, développées dans un grand entretien.

Pour les retardataires ou ceux qui ne sont pas encore abonnés à Alter Eco (cela se soigne très bien ici), voici un bref résumé. Pour les deux auteurs, qui ont compilé et analysé 250 ans de résultats électoraux dans les 36 000 communes françaises, le vote en France s’explique largement par des critères sociaux (revenus, profession...) et par des critères géographiques (densité du territoire dans lequel on vit).

Armés de cette grille de lecture « géo-sociale », ils montrent que la France a connu une période de tripartition de la vie politique, puis une autre marquée par une bipartition gauche-droite porteuse de progrès économique et sociale, avant que, très récemment, la tripartition ne domine de nouveau le champ politique.

Au-delà de ce tableau très général, l’ouvrage comporte plusieurs affirmations fortes. Nous en avons retenu cinq, et avons choisi à chaque fois de les confirmer ou les infirmer en se rendant sur le terrain. Ainsi, nous avons voulu prendre la mesure du recul de la participation dans les banlieues urbaines (Aubervilliers, Seine-Saint-Denis), du caractère bourgeois du vote Macron (Saint-Flour, Cantal), des scores corrects de la gauche dans les campagnes il y a quelques décennies (Commentry, Allier), du vote RN moins misérabiliste qu’on ne le dit souvent (Allan, Drôme) et enfin du creusement des inégalités territoriales avec la sécession électorale des territoires les plus aisés en faveur de la droite (L’Etang-la-Ville, Yvelines)…

800 pages remplies de chiffres et de graphiques, une couverture médiatique hors-norme, une base de données en ligne ouverte au grand public… Le dernier ouvrage de Julia Cagé et Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique, n’est pas passé inaperçu en cette rentrée littéraire. Les lecteurs d’Alternatives Economiques n’ignorent (presque) plus rien des conclusions des deux auteurs, développées dans un grand entretien.

Pour les retardataires ou ceux qui ne sont pas encore abonnés à Alter Eco (cela se soigne très bien ici), voici un bref résumé. Pour les deux auteurs, qui ont compilé et analysé 250 ans de résultats électoraux dans les 36 000 communes françaises, le vote en France s’explique largement par des critères sociaux (revenus, profession...) et par des critères géographiques (densité du territoire dans lequel on vit).

Armés de cette grille de lecture « géo-sociale », ils montrent que la France a connu une période de tripartition de la vie politique, puis une autre marquée par une bipartition gauche-droite porteuse de progrès économique et sociale, avant que, très récemment, la tripartition ne domine de nouveau le champ politique.

Au-delà de ce tableau très général, l’ouvrage comporte plusieurs affirmations fortes. Nous en avons retenu cinq, et avons choisi à chaque fois de les confirmer ou les infirmer en se rendant sur le terrain. Ainsi, nous avons voulu prendre la mesure du recul de la participation dans les banlieues urbaines (Aubervilliers, Seine-Saint-Denis), du caractère bourgeois du vote Macron (Saint-Flour, Cantal), des scores corrects de la gauche dans les campagnes il y a quelques décennies (Commentry, Allier), du vote RN moins misérabiliste qu’on ne le dit souvent (Allan, Drôme) et enfin du creusement des inégalités territoriales avec la sécession électorale des territoires les plus aisés en faveur de la droite (L’Etang-la-Ville, Yvelines).

1/ « Les électeurs du Rassemblement national sont plutôt modestes, mais moins que les électeurs de gauche » – Julia Cagé

Pour traiter la question de la sociologie électorale du Rassemblement national (RN), nous nous sommes rendus à Allan, commune plutôt aisée de la périphérie de Montélimar (Drôme).

© Moynot

Pour qui n’a jamais connu la sensation de déranger, une expérience grandeur nature peut être menée à Allan, commune proprette en périphérie de Montélimar (Drôme). Prononcer le prénom « Marine » suffit pour que les sourires engageants qui accompagnaient le bonjour laissent place à une grimace et un pas pressé. Même sensation lorsque le maire zappe le rendez-vous qu’il avait accordé et ne donne plus de nouvelles. Cette ambiance générale n’étonne pas Stéphane, 58 ans, qui tient le bar du village : « Quand on entend les gens, c’est toujours les autres qui ont voté Marine, sourit-il. Tout le monde sait que c’est présent, mais personne n’en parle, notamment au bar, et tant mieux. »

Même refrain dans le reste de la 2e circonscription de la Drôme, remportée largement (57 %) par le Rassemblement national (RN) en 2022 face à un candidat Nupes (Nouvelle union populaire écologique et sociale). « La montée du RN ? C’est difficile à comprendre… pas de militants sur le terrain, pas de tractages, on ne les voit jamais ! », s’étonne Jean-Paul Clément, 74 ans, militant La France insoumise. A la centrale nucléaire voisine du Tricastin aussi, « le RN est tabou », assurent Grégory Chambon et Franck Lelong, délégués CGT.

Sociologue, Violaine Girard a travaillé sur le périurbain lyonnais : « Le RN y obtient d’excellents scores chez les ouvriers qualifiés, techniciens, agents de maîtrise. Le fait d’être propriétaire immobilier augmente encore la probabilité de ce vote », explique-t-elle. Ses travaux, publiés en 2017 et confirmés par plusieurs études, ont montré que le RN n’est pas vraiment le parti des naufragés de la mondialisation économique, image misérabiliste sur laquelle les cadres du parti essaient de surfer. Il s’agit largement d’un vote de ceux qui ont acquis une place, même petite, et craignent de la perdre.

L’analyse convainc Jean-Paul Clément : « Salaires, conditions de vie…, les gens galèrent et pensent que le RN les aidera. Le motif principal n’est pas raciste. » Même son de cloche à la centrale nucléaire du Tricastin : « Quand le RN dit : “on va baisser les charges sur la fiche de paye”, ça infuse », regrettent les deux délégués syndicaux.

Retour à Allan. La vérité sort-elle de la bouche des futurs électeurs ? En tout cas, Sacha, 17 ans, n’a pas la pudeur des plus âgés : « Bien sûr, je vais voter Marine ! Je ne suis pas raciste, mais il y en a marre des Arabes qui foutent la m**** », lâche-t-il tranquillement. Après un long échange, Marie*, cheffe d’entreprise, finit par avouer qu’elle vote RN et a sa carte d’adhérente : « Marine Le Pen est la seule qui assume les mots “patriotisme” et “français”. Ici, il n’y a pas de délinquance liée à l’immigration. Mais les gens votent RN en préventif. »

« Dans de petites communes du périurbain lyonnais, on observe une stratégie menée par ceux qui détiennent les terres constructibles et ceux qui signent les permis de construire pour empêcher l’installation de personnes racisées », explique Violaine Girard. Un élément probablement sous-estimé par l’analyse « géo-sociale » retenue par Julia Cagé et Thomas Piketty.

Vincent Grimault

2/ « Le vote Macron est le plus bourgeois de l’histoire de France » – Thomas Piketty et Julia Cagé

Pour comprendre les mauvais résultats électoraux d’Emmanuel Macron chez les classes populaires, nous vous emmenons du côté de Saint-Flour, dans l’Est du Cantal.

© Moynot

Travailler, prier et voter pour la droite, voilà ce qu’on a longtemps fait dans la région de Saint-Flour et de Murat, deux villes rurales situées à l’est du Cantal. Sur ces trois habitudes, la première n’a pas disparu, la deuxième a largement reculé le dimanche matin au profit de Téléfoot, et la dernière est sérieusement remise en question ces dernières années. En 2017 à Saint-Flour, Emmanuel Macron a obtenu 69,9 % des suffrages exprimés au second tour. Avant un effondrement cinq ans plus tard (55,3 %).

Certes, Emmanuel Macron n’est pas Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing ou Jacques Chirac, ces présidents de droite qui se sont construits sur des fiefs électoraux dans le Massif central. Mais comment expliquer qu’un candidat ayant axé son discours sur la valeur travail, fondamentale ici, n’ait pas obtenu un meilleur score, de surcroît face au Rassemblement national, qui n’avait jamais percé dans la région jusque très récemment ? « Macron 2017 fait un bon score dans ce territoire dominé par la droite classique, rappelle d’abord Yann Bayssat, chef d’agence à l’antenne sanfloraine du quotidien La Montagne. Puis vient le mouvement des gilets jaunes, qui a été pacifique et très populaire dans la région. Emmanuel Macron apparaît alors comme un président bourgeois qui ne se soucie pas des travailleurs. »

Ce n’est pas Cécile qui le contredira. Cette trentenaire, responsable d’un rayon dans une grande surface de la ville, a voté Marine Le Pen au premier tour en 2022 « pour envoyer un message » et blanc au deuxième « par peur de partir sur les extrêmes ». Elle fustige un « système Macron » qui ne se préoccupe pas de l’inflation et des salariés mais permettrait à des gens de toucher des aides sans travailler : « Avant, avec deux Smic et deux enfants, on pouvait s’en sortir, je l’ai vécu au début de ma carrière. Maintenant, c’est plus possible. »

« Dans leur ouvrage, Thomas Piketty et Julia Cagé confirment l’enracinement classiste du vote Macron, un vote bourgeois assumé qu’on observait déjà en 2017, explique le sociologue Vincent Tiberj. Au-delà du mouvement des gilets jaunes, les importants cortèges contre la réforme des retraites dans des petites villes peu habituées à se mobiliser racontent cette cassure avec la France d’en bas. »

A Murat, même rejet du président. « Les gens qui votent pour lui s’en cachent », assure Pierrick Roche, salarié dans une société du BTP et élu local, avant d’égrainer les reproches qu’il entend : « Sorties médiatiques jugées arrogantes, président de la finance, gouvernement parisien et technocratique… »

Ce déracinement coûte cher au chef de l’Etat, confirme Yann Bayssat : « Un président de droite qui aurait mené la même politique aurait été jugé moins sévèrement, car il aurait eu un député ou un sénateur pour venir faire le service après-vente sur le terrain. Macron, lui, n’a pas réussi à implanter d’élus locaux. » De quoi laisser un boulevard à Laurent Wauquiez, président de la région, qui sait comme tout le monde qu’ici, contrairement à la messe, la droite n’a pas dit son dernier mot.

V.G.

3/ « Dans les années 1950 à 1980, les pauvres votaient davantage que les plus riches » – Julia Cagé

Pour saisir la progression de l’abstention, nous nous sommes rendus à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), ville pauvre de banlieue parisienne dans laquelle la participation s’est effondrée.

© Moynot

« Depuis quand je vis ici ? Trente-sept ans, très exactement. Et j’ai toujours voté ! », assure Antoine Wohlgroth. Le sexagénaire, ancien élu communiste, a beau afficher un large sourire en ce samedi matin, il n’en reste pas moins désolé : « Pour convaincre mes enfants, qui ont entre 21 et 30 ans, d’aller voter, c’est pas gagné… »

Comme les enfants d’Antoine, ils sont nombreux, à Aubervilliers, à ne plus se rendre aux urnes. En 2022, le taux d’abstention a atteint 36,5 % pour la présidentielle et 66,8 % pour les législatives, contre respectivement 26,3 % et 51 % en moyenne en France. Pourtant, dans cette ville de Seine-Saint-Denis, la participation était, par le passé, très importante. Aux législatives de 1958, 81,6 % des électeurs s’étaient rendus aux urnes, davantage que la moyenne française (77,2 %).

Cette surparticipation a longtemps fait le bonheur des communistes, Aubervilliers faisant partie de la « ceinture rouge », cet ensemble de communes autour de Paris où le Parti communiste (PC) a régné une bonne partie du XXe siècle. « Ces villes, qui auparavant étaient des villages, sont nées avec l’industrie. Le monde ouvrier a facilité l’affiliation politique et la participation aux élections », explique David Gouard, maître de conférences en science politique.

Mais à partir des années 1970-1980, « tout ce qui faisait la matrice du vote de gauche s’érode. Le monde syndical décline. Le travail change de forme. Les relais associatifs qui avaient fait le succès du PC s’amincissent. Les grands ensembles, qui jadis étaient valorisants pour ceux qui s’y installaient, souffrent d’une stigmatisation et d’une paupérisation. Il y a de moins en moins de militants dans la ville et un turn-over plus important des habitants », poursuit le chercheur.

Résultat, en 2020, la mairie passe aux mains d’une coalition de droite, après soixante-seize ans dans celles de la gauche (en grande partie communiste). Mais Samuel Martin, adjoint à la mairie et membre de la majorité, reste modeste : « Les étiquettes politiques sont à prendre avec des pincettes. Aubervilliers connaît surtout un phénomène d’abstention », explique l’élu, qui déplore « le désintérêt » des habitants pour la politique.

C’est surtout un sentiment d’abandon que l’on retrouve dans le discours des Albertivillariens, notamment parmi les plus jeunes. « Nos élus ? Ils sont loin de la réalité du terrain, répond ainsi Ilham. L’exemple typique : les difficultés que l’on rencontre avec les transports en commun. C’est à croire qu’ils ne les empruntent pas et qu’ils ont des chauffeurs privés à leur service ! » « A force de promesses non tenues, les jeunes n’ont plus confiance dans les politiques, renchérit Mehdi, qui vient d’atteindre l’âge de voter. On ne se sent pas représenté. »

« Place de la police dans les quartiers, racisme, laïcité…, les problématiques ont changé par rapport aux questions sociales d’auparavant », reprend David Gouard. Y répondre « demande un investissement au long cours pour les partis politiques, et pas seulement à l’approche des élections ». Le chantier, immense, est probablement le seul qui puisse ramener les Albertivillariens dans l’isoloir.

Audrey Fisné-Koch

4/ « On observe une concentration de la production de richesse [...] notamment en région parisienne, dans des proportions que l’on n’avait jamais vues auparavant » – Thomas Piketty

Pour comprendre le phénomène d’embourgeoisement de certains territoires et leurs implications électorales, zoom sur L’Etang-la-ville (Yvelines), commune très aisée de l’Ouest parisien.

© Moynot

Dis-moi combien il y a sur ton compte en banque, je te dirai pour qui tu votes. Les données récoltées par Julia Cagé et Thomas Piketty confirment ce que les sociologues électoraux savent depuis longtemps : « Au sein de la bourgeoisie, le vote à droite est hégémonique », rappelle ainsi Eric Agrikoliansky, professeur de sciences politiques à l’université Paris Dauphine. Sans surprise, donc, la droite obtient des scores très importants dans l’Ouest parisien, et notamment dans la très aisée commune de L’Etang-la-Ville (Yvelines) et ses 53 106 euros de revenu par habitant en 2022, soit 2,8 fois plus que la moyenne française (18 847 euros).

L’Etang-la-Ville n’a jamais été une commune pauvre, mais son niveau de richesse actuel est relativement récent. En 1985, le revenu moyen par habitant n’y était « que » 2,24 fois supérieur à la moyenne française. Cet enrichissement confirme un autre résultat obtenu par Julia Cagé et Thomas Piketty, qui montrent que les inégalités territoriales se creusent de nouveau en France après des décennies d’harmonisation relative. L’accroissement des inégalités entre territoires riches et pauvres est particulièrement puissant en Ile-de-France, comme l’avait déjà souligné une étude de l’Institut Paris Région en 2019.

Cette évolution sociologique de l’Ouest parisien, qui tend à devenir un « ghetto de riches », a des traductions politiques concrètes. La gauche, qui récoltait 38,7 % des voix aux législatives de 1967 à L’Etang-la-Ville, n’en a gagné que 23 % lors de celles de 2022. L’hégémonie de la droite s’explique par le fait que la bourgeoisie « a un intérêt de classe à ce vote qui lui est plus favorable », décrypte Eric Agrikoliansky. Pour les plus aisés, le vote libéral s’impose pour obtenir des politiques favorables au privé.

Ségrégation spatiale des plus riches et vote hégémonique à droite ont ensuite tendance à se nourrir mutuellement. « Les bourgeois choisissent des lieux de vie où il y a peu de mixité sociale, dans lesquels ils ne croiseront pas de classes sociales qu’ils ne souhaitent pas côtoyer et où leurs enfants se retrouveront entre Blancs aisés à l’école », conclut Eric Agrikoliansky.

Juliette Le Chevallier

5/ « Entre 1910 et 1990, les partis de gauche ont été capables de conquérir pour une large part les plus modestes du monde rural » – Julia Cagé

Pour éclairer la question du vote rural de gauche, nous avons choisi de nous centrer sur Commentry, bastion industriel rural socialiste et communiste situé dans l’Allier.

© Moynot

Il y a des symboles qui font mal dans l’histoire d’un déclin. Pour le Parti socialiste (PS), la perte de Commentry au profit de la droite, le 12 mars 2001, en est un. Cette commune de 6 000 habitants, située au sud-ouest de l’Allier, proche de Montluçon, est un ancien bassin minier rural bien particulier : en 1862, Christophe Thivrier en devient le maire. Celui qui fut longtemps mineur se revendique socialiste et entre dans la mémoire politique locale comme le « premier maire socialiste du monde ».

En 2001, donc, la droite l’emporte. Si des considérations purement locales jouent, l’épisode raconte le progressif recul de la gauche dans un nord Auvergne qui lui fut longtemps acquis. Aux législatives de 1928 par exemple, la gauche remporte 84,7 % des voix à Commentry. Un peu moins d’un siècle plus tard, elle atteint avec peine le tiers des suffrages exprimés (33,8 %). De quoi illustrer la thèse de Thomas Piketty et Julia Cagé selon laquelle la gauche a historiquement su convaincre une partie des classes populaires rurales, avant de reculer.

« Dans l’Allier, le vote à gauche remonte aux premières élections au suffrage universel masculin, rembobine Fabien Conord, professeur d’histoire à l’université Clermont Auvergne. Il est entretenu par la présence de bassins miniers permettant l’émergence d’une culture ouvrière et militante. Par ailleurs, côté agricole, de nombreux paysans cultivent les terres de grands propriétaires. Ces métayers contestent les hiérarchies sociales. Enfin, existe dans le Puy-de-Dôme voisin un milieu de petits vignerons qui, lui aussi, va voter à gauche. »

La conjonction de ces trois facteurs, puis l’enracinement grâce à la présence d’élus et de militants permettent à la gauche de régner longtemps, avant que le Parti communiste français (PCF) ne perde le département de l’Allier en 2015 et que le PS ne cède le Puy-de-Dôme à la droite en 2021. Reculs électoraux, militants moins nombreux, affaiblissement des organisations qui gravitaient autour du PCF…, le scénario du déclin ressemble à celui des ex-bastions de gauche urbains.

Quid du Rassemblement national, et d’un éventuel glissement des électeurs ? « On dit souvent que les électeurs ont changé de vote, mais les électeurs eux-mêmes ont aussi changé : le déclin est largement “biologique”, avec des militants âgés qui finissent par mourir et des difficultés à convaincre les plus jeunes », conclut Fabien Conord.

V.G.

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Vote RN, bourgeoisie, abstention : le livre de Piketty – Cagé à l’épreuve du terrain

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21.09.2023

Pour confirmer ou infirmer les résultats obtenus par Julia Cagé et Thomas Piketty dans leur dernier ouvrage, Alternatives Economiques s’est penché sur les ressorts du vote dans cinq territoires de l’Hexagone.

800 pages remplies de chiffres et de graphiques, une couverture médiatique hors-norme, une base de données en ligne ouverte au grand public… Le dernier ouvrage de Julia Cagé et Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique, n’est pas passé inaperçu en cette rentrée littéraire. Les lecteurs d’Alternatives Economiques n’ignorent (presque) plus rien des conclusions des deux auteurs, développées dans un grand entretien.

Pour les retardataires ou ceux qui ne sont pas encore abonnés à Alter Eco (cela se soigne très bien ici), voici un bref résumé. Pour les deux auteurs, qui ont compilé et analysé 250 ans de résultats électoraux dans les 36 000 communes françaises, le vote en France s’explique largement par des critères sociaux (revenus, profession...) et par des critères géographiques (densité du territoire dans lequel on vit).

Armés de cette grille de lecture « géo-sociale », ils montrent que la France a connu une période de tripartition de la vie politique, puis une autre marquée par une bipartition gauche-droite porteuse de progrès économique et sociale, avant que, très récemment, la tripartition ne domine de nouveau le champ politique.

Au-delà de ce tableau très général, l’ouvrage comporte plusieurs affirmations fortes. Nous en avons retenu cinq, et avons choisi à chaque fois de les confirmer ou les infirmer en se rendant sur le terrain. Ainsi, nous avons voulu prendre la mesure du recul de la participation dans les banlieues urbaines (Aubervilliers, Seine-Saint-Denis), du caractère bourgeois du vote Macron (Saint-Flour, Cantal), des scores corrects de la gauche dans les campagnes il y a quelques décennies (Commentry, Allier), du vote RN moins misérabiliste qu’on ne le dit souvent (Allan, Drôme) et enfin du creusement des inégalités territoriales avec la sécession électorale des territoires les plus aisés en faveur de la droite (L’Etang-la-Ville, Yvelines)…

800 pages remplies de chiffres et de graphiques, une couverture médiatique hors-norme, une base de données en ligne ouverte au grand public… Le dernier ouvrage de Julia Cagé et Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique, n’est pas passé inaperçu en cette rentrée littéraire. Les lecteurs d’Alternatives Economiques n’ignorent (presque) plus rien des conclusions des deux auteurs, développées dans un grand entretien.

Pour les retardataires ou ceux qui ne sont pas encore abonnés à Alter Eco (cela se soigne très bien ici), voici un bref résumé. Pour les deux auteurs, qui ont compilé et analysé 250 ans de résultats électoraux dans les 36 000 communes françaises, le vote en France s’explique largement par des critères sociaux (revenus, profession...) et par des critères géographiques (densité du territoire dans lequel on vit).

Armés de cette grille de lecture « géo-sociale », ils montrent que la France a connu une période de tripartition de la vie politique, puis une autre marquée par une bipartition gauche-droite porteuse de progrès économique et sociale, avant que, très récemment, la tripartition ne domine de nouveau le champ politique.

Au-delà de ce tableau très général, l’ouvrage comporte plusieurs affirmations fortes. Nous en avons retenu cinq, et avons choisi à chaque fois de les confirmer ou les infirmer en se rendant sur le terrain. Ainsi, nous avons voulu prendre la mesure du recul de la participation dans les banlieues urbaines (Aubervilliers, Seine-Saint-Denis), du caractère bourgeois du vote Macron (Saint-Flour, Cantal), des scores corrects de la gauche dans les campagnes il y a quelques décennies (Commentry, Allier), du vote RN moins misérabiliste qu’on ne le dit souvent (Allan, Drôme) et enfin du creusement des inégalités territoriales avec la sécession électorale des territoires les plus aisés en faveur de la droite (L’Etang-la-Ville, Yvelines).

1/ « Les électeurs du Rassemblement national sont plutôt modestes, mais moins que les électeurs de gauche » – Julia Cagé

Pour traiter la question de la sociologie électorale du Rassemblement national (RN), nous nous sommes rendus à Allan, commune plutôt aisée de la périphérie de Montélimar (Drôme).

© Moynot

Pour qui n’a jamais connu la sensation de déranger, une expérience grandeur nature peut être menée à Allan, commune proprette en périphérie de Montélimar (Drôme). Prononcer le prénom « Marine » suffit pour que les sourires engageants qui accompagnaient le bonjour laissent place à une grimace et un pas pressé. Même sensation lorsque le maire zappe le rendez-vous qu’il avait accordé et ne donne plus de nouvelles. Cette ambiance générale n’étonne pas Stéphane, 58 ans, qui tient le bar du village : « Quand on entend les gens, c’est toujours les autres qui ont voté Marine, sourit-il. Tout le monde sait........

© Alternatives Économiques


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