Soutenu par Berlin, le géant de l’armement Rheinmetall se rêve encore plus grand
Gavée de contrats publics, Rheinmetall se diversifie et rachète à tout-va. Le mastodonte allemand vise un chiffre d’affaires de 50 milliards d’euros en 2030 et une entrée dans le gotha de l’armement mondial.
Tout comme l’Allemagne veut avoir « l’armée la plus puissante d’Europe », selon les mots du chancelier Friedrich Merz, l’industriel du même pays, Rheinmetall, veut devenir l’un des plus grands fabricants d’armes du monde.
Confronté à l’explosion de sa production militaire et au recul de sa production civile de pièces d’automobiles, le numéro 1 de l’armement allemand a décidé d’abandonner le traditionnel modèle dual du secteur, pour s’engager exclusivement dans la fabrication d’armes. En août 2025, la firme originaire de Düsseldorf inaugurait la plus grosse usine…
Tout comme l’Allemagne veut avoir « l’armée la plus puissante d’Europe », selon les mots du chancelier Friedrich Merz, l’industriel du même pays, Rheinmetall, veut devenir l’un des plus grands fabricants d’armes du monde.
Confronté à l’explosion de sa production militaire et au recul de sa production civile de pièces d’automobiles, le numéro 1 de l’armement allemand a décidé d’abandonner le traditionnel modèle dual du secteur, pour s’engager exclusivement dans la fabrication d’armes. En août 2025, la firme originaire de Düsseldorf inaugurait la plus grosse usine de munitions d’Europe à Unterlüß (Basse-Saxe).
L’entreprise prévoit d’atteindre grâce à elle une production de 1,1 million d’obus de 155 mm en 2027, contre seulement 100 000 obus, il y a dix ans. Outre les médias internationaux au grand complet, Armin Papperger, le PDG de l’entreprise s’est fait un plaisir de recevoir le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, ainsi que le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte.
« Avant 2022, presque aucun politicien ne voulait prendre une photo avec moi », répète à l’envi cet ingénieur mécanicien.
« Avant 2022, presque aucun politicien ne voulait prendre une photo avec moi », répète à l’envi cet ingénieur mécanicien.
Aujourd’hui, il est un interlocuteur apprécié et courtisé par tous les gouvernements et armées d’Europe.
Changement de cap radical
L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 et les annonces de l’ex-chancelier Olaf Scholz puis de l’actuel Friedrich Merz en faveur d’un « changement d’ère » stratégique ont radicalement changé la donne outre-Rhin.
Quand les maires changent la ville
Après la création par l’ex-majorité d’un fonds spécial pour la défense de 100 milliards, l’actuel gouvernement a réussi à faire voter une modification du frein constitutionnel à l’endettement, qui permet de mobiliser un volume illimité de crédits dans le domaine militaire. Pour prendre la mesure de l’ampleur de la hausse, rappelons que le fonds spécial de 100 milliards représente le double du budget annuel de la défense en 2022. De quoi doper son industrie, qui en est la première bénéficiaire.
Cependant, si l’Allemagne compte quelques grands industriels dans l’armement, essentiellement dans le domaine terrestre, électronique et naval, elle ne dispose pas d’un secteur militaro-industriel très structuré.
« L’absence de pilotage stratégique du secteur de l’armement est particulièrement problématique : les subventions sont principalement accordées aux secteurs industriels établis, tandis que les nouveaux domaines d’innovation et les start-up ne sont guère intégrés de manière systématique », relève le journaliste expert des questions de défense Björn Müller, sur son blog Pivot area.
« L’absence de pilotage stratégique du secteur de l’armement est particulièrement problématique : les subventions sont principalement accordées aux secteurs industriels établis, tandis que les nouveaux domaines d’innovation et les start-up ne sont guère intégrés de manière systématique », relève le journaliste expert des questions de défense Björn Müller, sur son blog Pivot area.
Pour Rheinmetall, qui bénéficie d’un savoir-faire industriel dans plusieurs domaines stratégiques, c’est donc le jackpot. Armin Papperger, qui a développé au fil des ans un formidable réseau d’influence au sein de l’armée, du Bundestag et jusqu’aux plus hauts niveaux du gouvernement fédéral, a très bien compris la situation.
Il n’est quasiment plus d’appels d’offres dans lesquels ce nouvel ogre de l’armement européen n’est pas présent. Début 2025, le PDG estimait que l’industriel avait bénéficié de 40 % des dépenses du fonds de 100 milliards.
L’armée allemande est à l’origine de plus d’un tiers des revenus de Rheinmetall
L’armée allemande est à l’origine de plus d’un tiers des revenus de Rheinmetall
De quoi faire changer l’envergure du champion national, pour qui la Bundeswehr, l’armée allemande, est à l’origine de plus d’un tiers des revenus. Rheinmetall est ainsi passé d’un chiffre d’affaires de 4,7 milliards de dollars en 2014 à 9,75 milliards en 2024, dont 80 % proviennent des activités d’armement.
A l’horizon 2030, Armin Papperger évoque même un chiffre d’affaires annuel aux alentours des 50 milliards d’euros, avec un carnet de commandes qui devrait passer de 63 milliards d’euros actuellement à 300 milliards d’euros dans cinq à dix ans. Ce qui, selon le classement de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri) des 100 plus grosses entreprises d’armement du monde, placerait Rheinmetall dans le tiercé de tête, derrière le géant américain Lockheed Martin, fabricant des puissants F-35.
Rappelons d’ailleurs que la croissance du champion allemand fait les affaires de ses actionnaires, qui sont en partie états-uniens. Rheinmetall est un groupe coté en Bourse au capital flottant qui n’a donc pas d’actionnaire de référence stable.
Le premier détenteur de ses actions est le géant de la finance basé à New York, BlackRock avec 7 % du capital. Suivi par des grands noms de la gestion d’actifs, comme l’américain Vanguard ou le suisse UBS, qui profitent d’un industriel dont la marge opérationnelle est déjà passée en moins de cinq ans de 8 % à 15 % et qui promet de la porter à 20 %.
Un géant d’avant-guerre
Celui qu’on peut désormais qualifier de géant n’est pourtant pas un nouveau venu dans l’industrie de la défense. Créée en 1889 afin de fabriquer des canons pour l’Empire allemand, et plus tard pour le IIIe Reich sous le nom de Rheinmetall-Borsig AG, l’entreprise a employé jusqu’à 85 000 ouvriers à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Parmi eux des milliers de travailleuses et travailleurs forcés. L’activité s’est logiquement arrêtée net en 1945.
« Les cadres et les employés restants commencèrent immédiatement après la fin de la guerre, dans toutes les zones de l’Ouest et de l’Est, à entreprendre des travaux de déblaiements et à promouvoir la reprise de la production civile », écrit l’historienne Stefanie van de Kerkhof, spécialiste du réarmement allemand à l’université de Mannheim.
« Les cadres et les employés restants commencèrent immédiatement après la fin de la guerre, dans toutes les zones de l’Ouest et de l’Est, à entreprendre des travaux de déblaiements et à promouvoir la reprise de la production civile », écrit l’historienne Stefanie van de Kerkhof, spécialiste du réarmement allemand à l’université de Mannheim.
L’intensification des conflits liés à la confrontation entre les deux blocs Est-Ouest ont vite convaincu les Alliés que désarmer l’Allemagne de l’Ouest était une mauvaise idée. Cette position s’est alignée sur celles des cercles militaires et industriels allemands qui élaboraient déjà des plans pour refonder une armée et relancer la production d’armement.
L’Allemagne intègre donc l’Otan en 1954 et la Bundeswehr voit le jour un an plus tard. C’est le feu vert pour le réarmement. Malgré ses nombreuses limites sur le terrain militaire, l’Allemagne a dépensé tout de même entre 3 % et 3,5 % de son PIB dans la défense dans les années 1960-1970, permettant à la firme de Düsseldorf de se développer.
« Dès les années 70, Rheinmetall est à nouveau dans le peloton de tête des producteurs d’armes allemands », souligne Stefanie van de Kerkhof.
« Dès les années 70, Rheinmetall est à nouveau dans le peloton de tête des producteurs d’armes allemands », souligne Stefanie van de Kerkhof.
Phase d’internationalisation
La fin de la guerre froide puis la politique d’austérité budgétaire durant les seize ans de mandat d’Angela Merkel conduisent l’Allemagne à réduire drastiquement la taille de son armée. Le concept de défense territoriale est ainsi abandonné au profit de celui de la projection de forces limitées, dans le cadre de missions multinationales ponctuelles et lointaines.
Les grandes entreprises allemandes comme Rheinmetall sont priées d’aller chercher leur croissance à l’étranger. S’ensuit logiquement une phase d’internationalisation qui passe en partie par des acquisitions.
Rheinmetall achète ainsi en 2008 l’entreprise publique sud-africaine Denel Munitions. L’objectif est double : Rheinmetall s’ouvre la voie vers de nouveaux marchés d’importance stratégique en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie et au Moyen-Orient, et la production hors d’Allemagne permet de contourner partiellement les dispositions très restrictives de la politique allemande d’exportation d’armes.
Sur ses 176 sites de production de Rheinmetall, plus des trois quarts sont situés hors d’Allemagne
Sur ses 176 sites de production de Rheinmetall, plus des trois quarts sont situés hors d’Allemagne
C’est aussi avec cette double perspective qu’il faut analyser les récentes implantations de Rheinmetall en Europe et dans le monde. Sur ses 176 sites de production, plus des trois quarts sont situés hors de son pays d’origine. C’est le cas de son usine à Zalaegerszeg en Hongrie, qui s’étale sur 33 hectares et produit depuis 2023 la toute dernière version du Lynx, un véhicule de combat d’infanterie ultramoderne, destiné aux armées allemandes, italiennes, hongroises et ukrainiennes.
Le PDG de la filière hongroise Paul Walf relativise les divergences politiques germano-hongroises :
« Les relations entre les forces armées allemandes et hongroises sont excellentes », explique-t-il dans Dimensions, le magazine de l’entreprise.
« Les relations entre les forces armées allemandes et hongroises sont excellentes », explique-t-il dans Dimensions, le magazine de l’entreprise.
De nombreux officiers hongrois sont ainsi formés en Allemagne et les structures de la Bundeswehr servent de modèle aux forces armées de Budapest.
« Le transfert de technologie a bien sûr été approuvé par le ministère fédéral de l’Economie, le gouvernement fédéral ne nous a jamais mis des bâtons dans les roues », précise le manager.
« Le transfert de technologie a bien sûr été approuvé par le ministère fédéral de l’Economie, le gouvernement fédéral ne nous a jamais mis des bâtons dans les roues », précise le manager.
Les dernières acquisitions de l’Allemand confirment ses ambitions. Jusqu’alors identifié comme un producteur d’armement terrestre, dont le fameux char Leopard 2 fabriqué en coopération avec le consortium franco-allemand KNDS, Rheinmetall a les moyens de se diversifier tous azimuts.
Son dernier gros coup est sans nul doute son arrivée dans la construction navale avec le rachat des chantiers Naval Vessels Lürssen (NVL), annoncé en septembre dernier pour 1,35 milliard d’euros. NVL construit à peu près tous les bâtiments de surface de la marine allemande. Au programme, la construction de six modèles de la frégate de type F126 pour au moins 10 milliards d’euros et peut-être les frégates F127 de dernière génération, pour un volume estimé à 26 milliards d’euros.
L’important savoir-faire industriel de Rheinmetall, qui construit simultanément treize usines en Europe, lui permet une croissance rapide par rachats ou alliances
L’important savoir-faire industriel de Rheinmetall, qui construit simultanément treize usines en Europe, lui permet une croissance rapide par rachats ou alliances
L’important savoir-faire industriel de Rheinmetall, qui construit simultanément treize usines en Europe, lui permet une croissance rapide par rachats ou alliances. Déjà producteur de drones de reconnaissance et d’attaque, il vient de s’allier avec l’américain Anduril, spécialiste des « systèmes autonomes ».
L’objectif est d’être présent au bon moment sur le segment des « Deep Strike Drone » qui intéressent la Bundeswehr. Ces engins doivent être capables d’interagir avec les avions F-35 américains, qui équipent l’armée allemande, pour des attaques en profondeur jusqu’à 1 000 km, contre seulement 500 km de portée pour les missiles Taurus allemands. A propos des F-35, Rheinmetall a également passé accord avec leur fabricant Lockheed Martin pour construire en Allemagne une partie du fuselage de cet avion à 100 millions de dollars pièce.
Mais « le monde ne suffit pas » à Rheinmetall qui sera bientôt présent dans l’espace. Le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius a en effet annoncé, le 25 septembre 2025, un plan d’investissement sans précédent de 35 milliards d’euros dans la défense spatiale à l’horizon 2030. Pour y répondre, Rheinmetall a créé un joint-venture avec le spécialiste finlandais des minidrones Iceye pour un démarrage de production de satellites SAR de reconnaissance dès 2026.
Et la liste continue avec un nouveau char Panther, le système d’aide au fantassin Gladius, etc. Forcément, cette incroyable montée en puissance d’un acteur privé gavé d’argent public interroge sur la capacité de Berlin à piloter une politique industrielle qui réponde non seulement à ses besoins stratégiques nationaux, d’ailleurs pas très clairement définis, mais aussi à la construction d’une Europe de la défense et de l’armement.
