Youssef Souidi : « Les municipales ont confirmé que le RN a brisé son plafond de verre chez les plus aisés »

Parti socialiste (PS) toujours dominant dans les plus grandes métropoles mais fragilisé en dehors, résistance du parti Les Républicains (LR) dans les villes moyennes, poussée du Rassemblement national (RN) et résultats encourageants pour La France insoumise (LFI)… Les enseignements politiques des élections municipales qui se sont déroulées les 15 et 22 mars sont aussi nombreux qu’incertains au vu de la diversité des configurations locales. Ce qui n’empêche pas la plupart des élus d’en tirer des stratégies pour l’élection présidentielle d’avril 2027.

Coauteur d’un récent ouvrage de sociologie électorale, l’économiste Youssef Souidi met en garde contre les interprétations hâtives. Et en profite pour pointer les limites démocratiques des élections municipales.

Après un record d’abstention au premier tour des élections municipales, le second ne s’est pas traduit par un sursaut. Les élections municipales, qui ont longtemps mobilisé davantage que d’autres scrutins – comme les Européennes ou les régionales – se normalisent-elles ?

Youssef Souidi : Elles sont probablement en voie de normalisation en effet. Après le premier tour, les observateurs avaient formulé plusieurs hypothèses pour expliquer l’abstention… 

Parti socialiste (PS) toujours dominant dans les plus grandes métropoles mais fragilisé en dehors, résistance du parti Les Républicains (LR) dans les villes moyennes, poussée du Rassemblement national (RN) et résultats encourageants pour La France insoumise (LFI)… Les enseignements politiques des élections municipales qui se sont déroulées les 15 et 22 mars sont aussi nombreux qu’incertains au vu de la diversité des configurations locales. Ce qui n’empêche pas la plupart des élus d’en tirer des stratégies pour l’élection présidentielle d’avril 2027.

Coauteur d’un récent ouvrage de sociologie électorale, l’économiste Youssef Souidi met en garde contre les interprétations hâtives. Et en profite pour pointer les limites démocratiques des élections municipales.

Après un record d’abstention au premier tour des élections municipales, le second ne s’est pas traduit par un sursaut. Les élections municipales, qui ont longtemps mobilisé davantage que d’autres scrutins – comme les Européennes ou les régionales – se normalisent-elles ?

Youssef Souidi : Elles sont probablement en voie de normalisation en effet. Après le premier tour, les observateurs avaient formulé plusieurs hypothèses pour expliquer l’abstention, comme le fait que dans près de deux tiers des communes, représentant un quart des électeurs, une seule liste se présentait. De même, la fin du panachage, cette méthode électorale qui autorisait le vote en faveur de candidats de listes différentes (voire de non-candidats), pouvait potentiellement expliquer le record d’abstention.

Ainsi, on a observé un différentiel de quatre points de participation entre les communes avec une seule liste et celles dans lesquelles une compétition entre plusieurs avait lieu. Surtout, les votes blancs ou nuls ont représenté 8 % des suffrages dans le premier type de communes, contre 2 % dans celles ayant plusieurs listes.

« L’abstention a été élevée, particulièrement dans les bureaux de vote les plus pauvres du pays. Cela poste des questions démocratiques »

« L’abstention a été élevée, particulièrement dans les bureaux de vote les plus pauvres du pays. Cela poste des questions démocratiques »

Mais ce second tour semble confirmer que le mal est plus profond. L’abstention a été élevée, particulièrement dans les bureaux de vote les plus pauvres du pays. Cela pose des questions démocratiques « générales », mais aussi des questions plus spécifiques sur ce scrutin.

Y. S. : Pour être qualifié au second tour des élections municipales, il faut obtenir 10 % des suffrages exprimés. C’est un « ticket d’entrée » beaucoup plus facile à décrocher que pour d’autres élections, comme les législatives, où 12,5 % des inscrits sont nécessaires. Cette facilité d’accès au second tour permet à un maire d’être élu avec peu de voix, surtout dans un contexte d’abstention croissante.

Prenez l’exemple de Mulhouse. Cinq listes s’affrontaient au second tour. Le maire n’a donc eu besoin que de 5 556 voix pour être élu. Soit 11,1 % des inscrits. Et ce n’est pas tout : en raison de la prime majoritaire accordée à la liste arrivée en tête, elle va obtenir une majorité très confortable. A Mulhouse toujours, pour poursuivre l’exemple, ces 11,1 % des inscrits offrent quasiment les deux tiers des sièges (35 sur 55). Cela pose des questions de légitimité démocratique.

En dépit de la nature particulière du scrutin, que nous ont appris ces élections par rapport aux enseignements que vous avez livrés dans votre dernier ouvrage ?

Y. S. : A chaque fois que je vous réponds, il faudrait commencer la phrase par : « Attention, ce sont des élections municipales, cela dépend beaucoup de considérations locales. » Mais une fois qu’on a pris cette précaution, on peut pointer plusieurs tendances. Parmi elles, ces élections ont confirmé que le RN a brisé son plafond de verre chez les plus aisés. Sa progression dans ces catégories était déjà palpable en 2024, et cette dynamique s’est de nouveau vérifiée.

A Marseille par exemple, le RN a obtenu des scores croissants avec la hausse du revenu. On peut penser qu’en 2022, la candidature d’Eric Zemmour a fonctionné comme un sas pour des électeurs qui, historiquement, votaient davantage pour la droite républicaine. Désormais, ils n’hésitent plus à prendre un bulletin RN.

« Le RN peut désormais obtenir des bons scores dans des territoires où il était structurellement faible : les communes-centres et leurs couronnes urbaines »

« Le RN peut désormais obtenir des bons scores dans des territoires où il était structurellement faible : les communes-centres et leurs couronnes urbaines »

Comme aux élections législatives, un barrage des opposants a permis de priver le RN de certaines victoires importantes, comme Marseille ou Toulon. Mais on constate que dans ses zones d’implantation principales (nord et sud-est), il n’est pas cantonné à surperformer dans le périurbain et le rural. Il peut désormais obtenir des bons scores dans des territoires où il était structurellement faible : les communes-centres et leurs couronnes urbaines.

Revenons à l’abstention. Explique-t-elle les résultats plutôt décevants de la gauche ? On sait qu’elle constitue en moyenne le premier choix des suffrages exprimés dans les bureaux de vote populaires, devant le RN…

Y. S. : Oui, la forte abstention a pénalisé la gauche. Par ailleurs, on manque encore de recul sur les autres critères de participation, mais on peut supposer que l’âge a joué : les personnes âgées s’étaient, par rapport à leurs habitudes, sous-mobilisées en mars 2020 car elles craignaient une contamination au Covid-19. Dans certaines villes, cela avait aidé les listes écologiques à l’emporter. Le retour aux urnes des électeurs plus âgés a probablement joué dans certaines de leurs défaites.

Pour poursuivre sur la gauche, la plupart des commentateurs pointent la stratégie supposément ratée des fusions entre le PS et LFI. Les résultats confirment-ils cette idée ?

Y. S. : Les alliances entre le PS et LFI n’ont pas fait perdre beaucoup de voix aux listes qui avaient fusionné, contrairement à ce qu’on a beaucoup entendu. A Toulouse par exemple, François Picquemal obtient près de 96 % du total LFI + PS du premier tour. Les reports semblent donc avoir été bons.

« Les alliances entre le PS et LFI n’ont pas fait perdre beaucoup de voix aux listes qui avaient fusionné, contrairement à ce qu’on a beaucoup entendu »

« Les alliances entre le PS et LFI n’ont pas fait perdre beaucoup de voix aux listes qui avaient fusionné, contrairement à ce qu’on a beaucoup entendu »

En revanche, le score de leur concurrent, Jean-Luc Moudenc, a progressé de 58 % entre les deux tours. Une large partie de cette hausse ne vient pas de reports de votants du premier tour, mais d’électeurs qui s’étaient abstenus et qui se sont rendus aux urnes pour le second tour. Toulouse n’est pas un cas isolé : il semblerait que la présence de LFI au second tour soit de nature à surmobiliser l’opposition du centre, de la droite et de l’extrême droite.

Faut-il en tirer des conclusions pour l’élection présidentielle 2027 qui se profile dans 13 mois ?

Y. S. : Depuis hier soir, presque tous les partis – surtout à gauche – se livrent à ce genre de pratiques, mais je pense qu’il faut rester très vigilant. Les élections municipales offrent tellement de configurations différentes qu’on peut en utiliser certaines – et en oublier d’autres – pour nourrir son propre narratif.

Les partisans d’une alliance LFI – PS peuvent par exemple faire valoir que cela a permis à la gauche de sauver des villes comme Lyon, Nantes ou Grenoble. Mais les partisans de l’autonomie du PS vont utiliser le cas de Toulouse ou de Clermont-Ferrand pour pointer le caractère repoussoir de LFI pour une partie de l’électorat.

« Les municipales offrant beaucoup de configurations différentes, il faut rester vigilant avant de tirer des conclusions pour la présidentielle de 2027 »

« Les municipales offrant beaucoup de configurations différentes, il faut rester vigilant avant de tirer des conclusions pour la présidentielle de 2027 »

Au sein du bloc de gauche, relativement à 2020, les élections municipales ont globalement été plus favorables à LFI qu’au PS. Mais le bloc en lui-même ne semble pas avoir beaucoup progressé. Selon les configurations, il a été plus ou moins favorable à l’un ou à l’autre. A Paris par exemple, Emmanuel Grégoire (PS) a profité d’un réflexe de vote utile face au risque d’élection de Rachida Dati puisque Sophia Chikirou (LFI) a perdu un tiers de ses voix du premier tour. Ailleurs, les voix se sont bien complétées, comme je l’ai évoqué à Toulouse.

Si on scrute le bloc de gauche depuis les élections législatives de 2017, on observe qu’il est à peu près toujours dans les mêmes étiages en nombre de voix. A l’intérieur de ce bloc, les dynamiques varient entre les sous blocs au gré des scrutins, mais ils ne peuvent pas se passer de l’un et de l’autre pour remporter des élections majeures.


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