Isabelle Sommier : « L’augmentation des violences politiques est notable depuis 2022 »

Le 14 février, le militant d’extrême droite Quentin Deranque est décédé des suites de blessures infligées lors d’un affrontement deux jours plus tôt à Lyon, en marge d’une conférence de l’eurodéputée Insoumise Rima Hassan. Une dizaine de personnes ont été placées en garde à vue, et sept individus ont ensuite été mis en examen : six pour « homicide volontaire » et le dernier, un assistant parlementaire du député Raphaël Arnault (LFI), Jacques-Elie Favrot, pour « complicité ».

La plupart des mis en cause sont connus pour être proches ou membres de la Jeune Garde antifasciste, une organisation militante de gauche radicale, dissoute en 2025.

L’enquête est toujours en cours et les zones d’ombre restent nombreuses. Comment les sciences sociales éclairent-elles le phénomène des violences politiques dans le contexte actuel ? Que nous disent-elles des modes d’action des groupes antifascistes et de l’ultradroite ? La sociologue Isabelle Sommier qui a dirigé en 2021 Violences politiques en France aux Presses de Sciences Po, répond à nos questions.

La mort de Quentin Deranque fait brutalement surgir dans le débat public la question de la violence politique. Comment la définir ?

Isabelle Sommier : La violence politique est celle qui est exercée au nom d’une cause par des groupes, et aussi, de plus en plus, par des individus qui agissent seuls mais toujours au nom d’une cause. Nous avons travaillé à la quantification du phénomène en retenant plusieurs « familles de mouvement » : les violences idéologiques,...

Le 14 février dernier, le militant d’extrême droite Quentin Deranque est décédé des suites de blessures infligées lors d’un affrontement deux jours plus tôt à Lyon, en marge d’une conférence de l’eurodéputée Insoumise Rima Hassan. Une dizaine de personnes ont été placées en garde à vue, et sept ont ensuite été mises en examen : six pour « homicide volontaire » et le dernier, un assistant parlementaire du député Raphaël Arnault (LFI), Jacques-Elie Favrot, pour « complicité ».

La plupart des mis en cause sont connus pour être proches ou membres de la Jeune Garde antifasciste, une organisation militante de gauche radicale, dissoute en 2025.

L’enquête est toujours en cours et les zones d’ombre restent nombreuses. Comment les sciences sociales éclairent-elles le phénomène des violences politiques dans le contexte actuel ? Que nous disent-elles des modes d’action des groupes antifascistes et de l’ultradroite ? La sociologue Isabelle Sommier qui a dirigé en 2021 Violences politiques en France aux Presses de Sciences Po, répond à nos questions.

La mort de Quentin Deranque fait brutalement surgir dans le débat public la question de la violence politique. Comment la définir ?

Isabelle Sommier : La violence politique est celle qui est exercée au nom d’une cause par des groupes, et aussi, de plus en plus, par des individus qui agissent seuls mais toujours au nom d’une cause. Nous avons travaillé à la quantification du phénomène en retenant plusieurs « familles de mouvement » : les violences idéologiques, de gauche et de droite, les violences indépendantistes, les violences confessionnelles, ainsi que celles intervenant dans le contexte d’un conflit du travail mais aussi hors conflit du travail – dans le cadre des mouvements animalistes ou écologistes, par exemple.

Beaucoup de bases de données se focalisent sur le spectre haut, celui du terrorisme. Nous avons fait le choix de proposer une analyse plus large, à partir de faits comprenant à la fois les atteintes aux biens comme le vandalisme, et les violences contre les personnes, comme les agressions ou les affrontements.

Que montrent les données ?

Les communes sous pression

« Parmi les épisodes recensés, les affrontements ont été multipliés par cinq et les agressions ont plus que doublé »

« Parmi les épisodes recensés, les affrontements ont été multipliés par cinq et les agressions ont plus que doublé »

I. S. : Une première base de données couvre la période 1986-2016, et je travaille désormais sur la période 2016-2027. Sur les trente premières années, on recense 5 500 épisodes de violence, et 2 300 sur les dix années de la deuxième période. Même si les réseaux sociaux permettent un recensement plus exhaustif, ces chiffres reflètent une montée des violences.

Les formes les plus extrêmes de violence (attentats, assassinats) sont moins nombreuses, contrairement aux actions contre les personnes. Les affrontements ont été multipliés par cinq et les agressions ont plus que doublé.

Sur la période 1986-2016, 50 % des faits émanent des indépendantistes (corses et basques). Un quart des faits sont de nature idéologique, de gauche comme de droite. Et 10 % relèvent de conflits de travail. Depuis 2016, les indépendantistes sont à l’origine de moins de 10 % des violences, et les épisodes idéologiques ont doublé, jusqu’à représenter 53 % des faits – il en va de même pour les conflits du travail. Les faits dits sociétaux (écologistes et animalistes notamment) ont été multipliés par trois.

Comment expliquer cette augmentation des chiffres ?

I. S. : Depuis 2016, les crises sociales se succèdent : lois travail, gilets jaunes, mouvement antivax, manifestations contre la réforme des retraites ou encore mobilisations d’agriculteurs. Et les manifestations ont pris un tour émeutier avec des affrontements avec la police, qui a elle-même adopté une pratique du maintien de l’ordre plus brutale.

L’augmentation des phénomènes de violence est très notable à partir de la campagne présidentielle de 2022. Les militants d’ultradroite chassés du Rassemblement national ont trouvé un nouveau port d’attache dans les cercles proches de Reconquête, le parti d’Eric Zemmour.

Comment se répartissent ces violences entre droite et gauche ?

« Sept agressions de l’ultradroite sur dix s’exercent contre des personnes de couleur ou supposées telles, les autres contre des adversaires politiques »

« Sept agressions de l’ultradroite sur dix s’exercent contre des personnes de couleur ou supposées telles, les autres contre des adversaires politiques »

I. S. : Les modes d’action privilégiés des idéologiques de gauche sont l’affrontement et le vandalisme. Ces affrontements ont lieu le plus souvent entre groupes, mais aussi avec les forces de l’ordre lors des manifestations.

Les idéologiques de droite recourent massivement aux agressions et, dans une bien moindre mesure, aux affrontements. Sept agressions de l’ultradroite sur dix s’exercent contre des personnes de couleur ou supposées telles – ce sont typiquement des ratonnades. Les autres sont dirigées contre des adversaires politiques (antiracistes, « antifas », gauche, personnes LGBT…). Les agressions sont le registre traditionnel de l’ultradroite. Dans notre base 1986-2016, un quart des faits d’ultradroite sont des agressions. Aujourd’hui, c’est près de 60 %.

Surtout, sur les 57 morts liées à des violences entre groupes politiques entre 1986 et 2017, 52 sont du fait de la droite radicale et cinq de la gauche radicale.

On parle d’ultragauche et d’ultradroite. D’où viennent ces termes ?

I. S. : Ce sont des catégories policières émanant des services de renseignement. A partir des années 1990, ceux-ci n’ont plus eu le droit de suivre les groupes politiques se présentant aux élections, dont le Front national. Ils inventent le terme d’ultradroite pour désigner les mouvances extrémistes de droite hors parti politique.

L’appellation ultragauche est forgée dans les années 2000, au moment du mouvement anti-CPE puis de « l’affaire Tarnac ». Elle est rejetée par ceux qui sont ainsi désignés car il s’agit d’une catégorie policière. Par ailleurs, les débats au sein de la mouvance pour savoir si les « antifas » en font partie ou non sont infinis. Aujourd’hui, le terme sert à désigner la branche antiautoritaire du mouvement ouvrier, celle qui a perdu à la Première Internationale face au marxisme. Donc les libertaires, anarchistes, le mouvement autonome depuis les années 1970 et les groupes antifascistes.

La Jeune Garde antifasciste, groupe dissous en 2025 et qui a déposé un recours devant le Conseil d’Etat contre cette dissolution, est impliquée dans la séquence ayant conduit à la mort de Quentin Deranque. Comment la situer dans l’écosystème des mouvements antifascistes ?

I. S. : La Jeune Garde illustre la dernière transformation de l’espace antifasciste. Cet espace existait dans les années 1930 puis dans les années 1968. Il s’est ensuite reconstitué avec l’arrivée de Jean-Marie Le Pen sur la scène politique dans les années 1980, avec Ras l’front, les Scalp (Sections carrément anti-Le Pen) et No Pasaran.

Ces groupes étaient souvent liés à une mouvance politique – Ligue communiste révolutionnaire pour Ras l’front, mouvement libertaire pour No Pasaran – et ils avaient pour objectif d’enrayer la montée de l’extrême droite dans le champ politique. Pour des raisons diverses, en partie liées à un phénomène générationnel, ces grandes « fédérations » ont disparu dans les années 2010.

« L’activisme d’ultradroite a changé, et l’espace antifasciste s’est lui aussi transformé : les groupes sont plus locaux, plus petits et plus instables »

« L’activisme d’ultradroite a changé, et l’espace antifasciste s’est lui aussi transformé : les groupes sont plus locaux, plus petits et plus instables »

L’activisme d’ultradroite a changé, et l’espace antifasciste s’est lui aussi transformé : les groupes sont plus locaux, plus petits et plus instables. Dans ce contexte, Raphaël Arnault crée la Jeune Garde antifasciste à Lyon en 2018. Ce nouveau groupe est d’inspiration plus marxiste, là où d’autres groupes, comme le Gale (Groupe antifasciste Lyon et environs) ou Action antifasciste Paris-banlieue, sont d’inspiration autonome.

Deux raisons motivent sa création. D’une part, la volonté de sortir l’antifascisme de sa marginalité politique ; c’est vraisemblablement ce qui explique que Raphaël Arnault ait accepté de se présenter aux élections, non sans susciter la critique des autres groupes antifascistes. D’autre part, la volonté de « tenir la rue ».

La Jeune Garde est créée à Lyon car la ville est depuis la fin du XIXe siècle l’épicentre de la droite radicale et des violences politiques d’ordre idéologiques. Le groupe naît en réaction au groupe d’ultradroite Bastion social, initialement implanté à Lyon, dans un objectif « d’autodéfense » et de contrôle de territoires – en protégeant les siens et en attaquant ceux de ses opposants – qui favorise les affrontements de rue. Il faut préciser que la volonté d’aller à l’affrontement, si elle existe dans une partie du mouvement antifasciste, n’est pas uniformément partagée et fait l’objet de discussions.

Comment cartographier l’ultradroite ?

I. S. : On distingue plusieurs familles : les néofascistes et les nationalistes révolutionnaires, impliqués dans la mort du militant antifasciste Clément Méric en 2013, comme le GUD (Groupe union défense) ou Bastion Social. Ensuite, les skinheads et les néonazis. Puis les réactionnaires ou contre-révolutionnaires, comme Civitas ou l’Action française. Enfin la mouvance des « altérophobes », qui renvoie largement à la mouvance identitaire dans laquelle se situe le collectif fémonationaliste Némésis – celui qui a manifesté devant Sciences Po Lyon [où se tenait la conférence de Rima Hassan, NDLR].

« Quentin Deranque a traversé tous ces groupes, notamment les néonazis et les réactionnaires, dans Academia Christiana »

« Quentin Deranque a traversé tous ces groupes, notamment les néonazis et les réactionnaires, dans Academia Christiana »

Quant à Quentin Deranque, il a traversé tous ces groupes, notamment les néonazis et les réactionnaires, dans [l’organisation identitaire et catholique traditionaliste, NDLR] Academia Christiana. Mon collègue Nicolas Lebourg, spécialiste de la droite radicale, a mis en évidence le syncrétisme de plus en plus grand entre ces familles autour d’un thème commun, celui du « grand remplacement ».

Ces groupes se caractérisent aussi par une culture viriliste…

I. S. : En effet, la culture viriliste est commune à tous les groupes qui ont un rapport à la violence, bien que les femmes s’y engagent désormais, par exemple dans le Black Bloc, sous l’effet d’un féminisme radical actif dans les rangs de ces groupes.

Ce qui est nouveau également, c’est le partage de la culture hooligan, qui vient des tribunes des stades de football, via des codes vestimentaires ou des méthodes comme se donner rendez-vous pour s’affronter en bataille rangée. Cette polarisation accrue a pour toile de fond, aux niveaux national et international, un tournant autoritaire incarné par le nouveau mandat de Trump, tournant qui n’était pas encore pris voici vingt ans.

Quelle analyse faites-vous de la séquence actuelle ?

I. S. : La base de données sur laquelle nous travaillons est comme un sismographe des tensions du pays. Je ne suis hélas pas étonnée qu’il y ait un mort, compte tenu de la dynamique que nous avions sous les yeux, singulièrement à Lyon ; une issue tragique était prévisible, d’un côté ou de l’autre.

Mais je suis préoccupée par l’utilisation politique de cette affaire, qui aurait demandé plus de dignité plutôt que de contribuer en quelque sorte à boucler l’opération visant à faire sortir de « l’arc républicain » la France insoumise (LFI) – déjà sous le feu des critiques, surtout depuis le 7-Octobre, pour son antisémitisme ou son communautarisme supposés –, et à banaliser l’extrême droite.

Le récent classement de LFI à l’extrême gauche y participe, alors que du point de vue de l’histoire des idées, ce parti n’a pas une matrice d’extrême gauche. Avec les échéances électorales à venir, scrutins municipaux puis élection présidentielle, et dans le contexte international de montée de l’extrême droite, la séquence actuelle est extrêmement préoccupante.


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