Gonéri Le Cozannet : « En matière d’inondations, il faut sortir de l’illusion d’une politique d’adaptation à coût zéro » |
La France sort progressivement d’un épisode d’inondations particulièrement intense, notamment dans l’ouest du pays. S’il est encore trop tôt pour tirer un bilan précis des dégâts, ils s’annoncent déjà très importants. La France avance (timidement) sur le chemin de la prévention, observe Gonéri Le Cozannet, chercheur sur les risques et la prévention au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Mais elle refuse encore de prendre la mesure, notamment financière, d’une véritable adaptation, estime celui qui est aussi membre du Haut Conseil pour le climat.
Quel est le lien entre l’épisode de crues que nous venons de vivre et le réchauffement global ?
Gonéri Le Cozannet : Dans ce qui s’est produit en ce début d’année, il faut distinguer la partie thermique (les précipitations) et la partie dynamique (une succession de tempêtes). L’attribution de ces tempêtes au réchauffement global n’est pas établie, cela reste un sujet de recherche. En revanche, cet épisode de pluies intenses est le fait d’un air plus chaud, donc plus humide avec davantage d’évaporation. C’est un événement attendu, cohérent avec...
La France sort progressivement d’un épisode d’inondations particulièrement intense, notamment dans l’ouest du pays. S’il est encore trop tôt pour tirer un bilan précis des dégâts, ils s’annoncent déjà très importants. La France avance (timidement) sur le chemin de la prévention, observe Gonéri Le Cozannet, chercheur sur les risques et la prévention au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Mais elle refuse encore de prendre la mesure, notamment financière, d’une véritable adaptation, estime celui qui est aussi membre du Haut Conseil pour le climat.
Quel est le lien entre l’épisode de crues que nous venons de vivre et le réchauffement global ?
Gonéri Le Cozannet : Dans ce qui s’est produit en ce début d’année, il faut distinguer la partie thermique (les précipitations) et la partie dynamique (une succession de tempêtes). L’attribution de ces tempêtes au réchauffement global n’est pas établie, cela reste un sujet de recherche. En revanche, cet épisode de pluies intenses est le fait d’un air plus chaud, donc plus humide avec davantage d’évaporation. C’est un événement attendu, cohérent avec le réchauffement global.
Comment cet événement se situe-t-il dans notre expérience récente des chocs climatiques ?
G. L. C : En 2024, nous avons rédigé, avec deux coauteurs, un rapport sur le système assurantiel français face au risque climatique. La hausse des dépenses d’assurance liées au climat était alors principalement attribuable au problème du retrait-gonflement des argiles qui fissure les constructions. C’est-à-dire un sujet lié aux sécheresses.
La question des inondations n’était pas vraiment présente. Nous avions tiré la sonnette d’alarme sur ce risque montant, à l’époque marginal dans les comptes des assureurs mais très clair dans les modélisations climatiques. De fait, nous en avions déjà des signaux précoces, à l’image des pluies de 2016 dans le Bassin parisien, qui ont coûté 1,4 milliard d’euros au régime d’indemnisation des catastrophes naturelles (plus connu sous le nom de « régime Cat Nat »).
Notre cartographie du risque d’inondation est-elle à jour ?
Les communes sous pression
G. L. C : C’est un gros sujet, sur lequel nous avions attiré l’attention en 2024. Nous ne savons pas encore modéliser finement les effets d’inondations liées à la pluviométrie. Le réchauffement climatique va clairement favoriser les inondations par ruissellement, c’est-à-dire liées aux pluies, et pas nécessairement celles par débordement des grands cours d’eau, qui pourraient au contraire diminuer avec un moindre enneigement en amont des bassins versants.
Avec l’augmentation prévisible des inondations par ruissellement, beaucoup de zones qui étaient historiquement peu inondables pourraient devenir des secteurs à risque demain. On l’a vu dans le Loiret en 2016. Du coup, établir une cartographie des zones inondables qui tienne compte du réchauffement en cours et, à la suite, de nouveaux plans de prévention, est un énorme chantier. Il est devant nous.
S’agissant des impacts de ces inondations, quelle est la part du facteur humain ?
G. L. C : Nous nous sommes beaucoup exposés au risque. Il y avait sans doute de bonnes raisons économiques à cela, mais de fait, en un demi-siècle d’aménagement du territoire et d’extension urbaine, nous avons beaucoup construit dans des zones inondables. Au regard de l’exposition au risque, nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation défavorable.
Pour réduire l’exposition au risque, faut-il que chacun s’équipe en batardeaux et est-il pertinent de relever les digues ?
G. L. C : Il y a des efforts à faire en matière de prévention individuelle. Lorsqu’il y a des menaces d’inondation, les habitants, bien souvent, ne savent pas comment agir. Des formations aux bons gestes pourraient être proposées, par les assureurs notamment. Mais au-delà d’une certaine hauteur d’eau, les mesures individuelles ne sont évidemment plus opérantes.
Quant aux digues, il est clair que plus on endigue les cours d’eau et plus les écoulements se font rapidement, avec des risques de débordement dans des zones où ce n’était pas anticipé.
L’adaptation au changement climatique consisterait à protéger là où cela est nécessaire et permettre ailleurs les épanchements d’eau
L’adaptation au changement climatique consisterait à protéger là où cela est nécessaire et permettre ailleurs les épanchements d’eau
Face à un risque croissant d’inondation, les digues ne peuvent pas être la réponse unique. Ce serait même une solution de dernier recours. Pour la communauté scientifique, l’adaptation au changement climatique consisterait plutôt à protéger là où cela est absolument nécessaire et permettre ailleurs les épanchements d’eau. Par exemple vers des anciens marais, des zones humides, voire des forêts. Il faut aussi favoriser l’infiltration dans les sols, un enjeu lié aux pratiques agricoles et à l’urbanisme.
Ces approches « fondées sur la nature » vont dans le même sens que des politiques publiques telles que le « zéro artificialisation nette » (ZAN). Elles appellent des transformations importantes, qui vont bien au-delà de mesures techniques comme le renforcement de digues.
Ces préconisations des chercheurs sont-elles suivies dans l’action publique ?
G. L. C : Beaucoup d’opérations menées par les communes ou des institutions comme le Conservatoire du littoral les intègrent. Et du côté des services de l’Etat, certains enjeux sont bien compris, par exemple celui de réserver des espaces pour l’épanchement des crues. Mais les exemples de bonnes pratiques sur le terrain restent anecdotiques. Et la mise en œuvre des préconisations de politique publique se heurte à d’autres priorités. On le voit avec le ZAN : cela va dans le sens de ce que préconisent les chercheurs en matière d’adaptation au changement climatique et de prévention des inondations, mais c’est attaqué au motif que cela crée des contraintes trop élevées.
Le 3e plan national d’adaptation au changement climatique, le Pnacc 3, a été lancé en mars 2025. Un an après, quelque chose a-t-il changé ?
G. L. C : Une étape importante a été franchie avec la publication le 23 janvier dernier du décret relatif à la trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique, la Tracc. Certes, ce texte ne crée pas l’obligation d’intégrer dans les décisions privées et publiques un réchauffement global de 3 °C1, ce qui signifie concrètement + 4°C pour la France compte tenu de sa latitude. En revanche, cette référence existe désormais dans la loi et cela ne peut pas être ignoré. Qui sait si, au nom du devoir de vigilance, on ne pourra pas reprocher à un acteur privé ou public de ne pas avoir intégré cette donnée dans un projet d’aménagement ? La jurisprudence le dira.
La vitesse à laquelle nous avançons sur l’adaptation est beaucoup trop lente par rapport à la rapidité du réchauffement
La vitesse à laquelle nous avançons sur l’adaptation est beaucoup trop lente par rapport à la rapidité du réchauffement
Mais le vrai moment de vérité, ce sera lorsque la Tracc, qui a été définie il y a déjà deux ans et demi, sera explicitement intégrée dans les décrets relatifs à telle ou telle politique publique. La vitesse à laquelle nous avançons sur l’adaptation est beaucoup trop lente par rapport à la rapidité du réchauffement. En accélérant, nous éviterions des pertes et des dommages importants.
Il y a un an, le Haut Conseil sur le climat a remis un rapport au gouvernement sur le Pnacc 3. Quel est votre message principal ?
G. L. C : Nous attendons une clarification des objectifs et de leur financement. Beaucoup de mesures du Pnacc ne sont pas financées. Le contexte budgétaire n’y aide certes pas, mais nous sommes un peu dans l’illusion que l’adaptation va se faire à coût zéro, sans budget supplémentaire, simplement en réformant des politiques publiques. Ce n’est pas vrai. Je reprends l’exemple du ZAN : si sa mise en œuvre est si compliquée, c’est bien parce qu’il y a des coûts et des besoins de financement.
Il faut vraiment qu’on réalise que l’adaptation va coûter de l’argent et impliquer des transformations importantes
Il faut vraiment qu’on réalise que l’adaptation va coûter de l’argent et impliquer des transformations importantes
Par rapport au futur des précipitations, nous sommes d’accord sur le fait qu’il va falloir déclarer certaines zones comme inondables. Concrètement, cela veut dire des acquisitions de foncier et des relocalisations. Or, c’est extrêmement compliqué et coûteux, comme on le voit déjà sur la gestion du trait de côte. Il faut vraiment qu’on réalise que l’adaptation va coûter de l’argent et impliquer des transformations importantes. Il ne s’agit pas simplement de tout faire un peu différemment.
Par ailleurs, et c’est lié au sujet du financement, il faut clarifier les objectifs. Beaucoup de mesures du Pnacc sont consensuelles. C’est une bonne chose en soi, mais il n’est pas sûr que leur mise en œuvre soit à la hauteur du défi de l’adaptation. Où faudrait-il développer des zones d’épanchement des inondations et avec quelles relocalisations à la clé ? Ou bien faut-il préférer un système assurantiel pour compenser les pertes et dommages ?
Sur ces sujets, le Pnacc n’est pas explicite. Il faudra à un moment définir des objectifs clairs. Les discussions risquent alors de devenir conflictuelles. Quoi qu’il en soit, les pluies intenses, l’élévation du niveau de la mer ou les mouvements de terrain dans les montagnes vont, de façon croissante, amener sur la table le sujet des relocalisations et des rachats de foncier.
1. Niveau de réchauffement global prévisible à l’horizon 2100 au regard des politiques climatiques nationales actuellement poursuivies.