Un système d’assurance inégalitaire face aux dégâts du changement climatique

Le coût des inondations ou du retrait-gonflement des argiles est inégalement réparti entre les Français, tout comme celui de la prime d’assurance, montre une étude du World Inequality Lab. Des pistes de réforme existent.

L’eau ayant reflué dans les nombreuses villes inondées en février 2026 dans la moitié ouest du pays, il est l’heure de sortir la calculatrice pour évaluer le coût des dégâts. Au total, les dommages causés par les tempêtes Nils et Pedro s’élèveraient à 1,2 milliard d’euros selon la fédération France assureurs et le réassureur public CCR. Illustration flagrante des bouleversements induits par le réchauffement climatique, l’hiver 2025-2026 était à la fois le plus pluvieux depuis 1959 et le quatrième le plus chaud depuis 1900, selon Météo-France.

En 2025, les événements naturels destructeurs avaient déjà coûté cher : 2,2 milliards à cause de...

L’eau ayant reflué dans les nombreuses villes inondées en février 2026 dans la moitié ouest du pays, il est l’heure de sortir la calculatrice pour évaluer le coût des dégâts. Au total, les dommages causés par les tempêtes Nils et Pedro s’élèveraient à 1,2 milliard d’euros selon la fédération France assureurs et le réassureur public CCR. Illustration flagrante des bouleversements induits par le réchauffement climatique, l’hiver 2025-2026 était à la fois le plus pluvieux depuis 1959 et le quatrième le plus chaud depuis 1900, selon Météo-France.

En 2025, les événements naturels destructeurs avaient déjà coûté cher : 2,2 milliards à cause de la grêle, pris en charge par les assureurs privés via le régime TGN (« tempêtes, grêle, neige »), et 1,6 milliard relevant du régime des catastrophes naturelles, selon France assureurs. Ce second régime, dit « Cat Nat », est une garantie publique qui indemnise les victimes d’événements particulièrement dévastateurs, notamment les inondations et la sécheresse, mais aussi l’alternance de ces deux phénomènes qui cause des retraits-gonflements d’argile (RGA) fissurant les bâtiments.

Le régime Cat Nat est financé par tous les assurés – y compris ceux qui ne vivent pas dans des zones à risque d’inondations ou RGA – via une surprime sur leurs contrats d’assurance. Celle-ci est d’ailleurs passée en 2025 de 12 à 20 % pour les contrats d’assurance de dommages aux biens, et de 6 à 9 % pour les contrats automobiles. Car le montant total des dégâts en 2025 (5,2 milliards d’euros), bien qu’il se situe dans la moyenne des dernières années, est quatre fois supérieur à celle de la décennie 1980.

Ce coût assurantiel augmente car les inondations, les sécheresses deviennent plus fréquentes et plus intenses. Le coût du retrait-gonflement des argiles, qui représente 40 % de celui du régime Cat Nat sur les quatre dernières décennies, pourrait tripler d’ici à 2050, et celui lié aux inondations augmenter de 80 %, selon France assureurs.

Mais tous les Français ne sont pas également exposés à ce coût croissant, montre une note du World Inequality Lab (WIL) publiée en novembre 2025 et rédigée par les économistes Lucas Chancel, professeur à Sciences Po et codirecteur du WIL, et Thomas Bézy, doctorant à l’Ecole d’économie de Paris (PSE) qui a mené l’étude sur laquelle se fonde la note.

Les locataires sont « particulièrement vulnérables » aux catastrophes « car leur patrimoine se limite souvent à des biens durables fortement exposés »

Les locataires sont « particulièrement vulnérables » aux catastrophes « car leur patrimoine se limite souvent à des biens durables fortement exposés »

Celle-ci indique d’abord que les locataires sont « particulièrement vulnérables » aux catastrophes naturelles « car leur patrimoine se limite souvent à des biens durables (électroménager, mobilier…) fortement exposés ». Ensuite, parmi les Français qui possèdent un ou plusieurs biens immobiliers, les monopropriétaires affichent également une forte sensibilité. Les chercheurs estiment ainsi que les dommages causés par les inondations d’ici à 2050 dans le pays représenteront en moyenne 22 % de leur richesse immobilière.

Cette exposition tombe à 9,9 % du patrimoine immobilier moyen des multipropriétaires, et moins de 4 % de celui des propriétaires non occupants de résidences locatives, secondaires ou vacantes. Et ce, alors même que les résidences secondaires sont surreprésentées dans les zones inondables, où elles pèsent 20 % des logements exposés, alors qu’elles représentent 10 % du parc immobilier total.

En 2050, les inondations pèseront plus dans le budget des petits propriétaires que dans celui des gros

Concernant la sécheresse, la note mesure que 80 % des logements exposés au risque de retrait-gonflement des argiles sont occupés par leurs propriétaires, « avec une concentration marquée parmi les ménages de classe moyenne ».

A cette inégalité d’exposition s’ajoute une inégalité liée au financement du système d’assurance Cat Nat. Celui-ci a certes l’avantage de faire reposer l’indemnisation des dégâts d’ampleur liés aux inondations et à la sécheresse sur la solidarité nationale. Mais la surprime qui finance le régime est fixée au même taux (20 %, donc) pour tout le monde, sans progressivité. Cela aboutit à ce que « les 10 % les plus pauvres contribuent trois fois plus au financement du système d’assurance que les 10 % les plus riches en proportion de leurs revenus respectifs », notent les chercheurs.

La surprime « Cat Nat » pèse plus lourd dans le budget des plus modestes

Par ailleurs, ces derniers établissent qu’au vu des différences d’exposition aux risques et du mode de financement du régime Cat Nat, « les propriétaires modestes sont les principaux bénéficiaires du système en cas de sécheresse, mais les résidences secondaires des ménages plus aisés bénéficient davantage du système en ce qui concerne les inondations ». Ils précisent cependant qu’au global, « le système bénéficie aux propriétaires occupants, qui sont surexposés dans une plus grande mesure à la sécheresse que les résidences secondaires le sont face aux inondations ».

Qui va payer les 5 milliards en plus par an ?

En plus de ces effets antiredistributifs, le système offre une couverture « insuffisante » aux populations, estiment Lucas Chancel et Thomas Bézy. La moitié des demandes d’indemnisation liées à la sécheresse, rappellent-ils, sont refusées. Et la réparation, quand elle est financée, « se limite à reconstruire à l’identique sans travaux d’adaptation pour renforcer la résilience du logement ».

Certains assureurs se retirent de zones à risques, ou bien cessent de couvrir les dommages liés à la grêle

Certains assureurs se retirent de zones à risques, ou bien cessent de couvrir les dommages liés à la grêle

Par ailleurs, certains assureurs se retirent désormais de zones à risques, ou bien cessent de couvrir les dommages causés par la grêle. Quant aux dommages liés au recul de trait de côte, ils ne sont actuellement pas couverts par les assurances.

Ce constat amène les chercheurs à proposer des pistes de réforme du système pour améliorer la couverture et rendre son financement plus équitable. Ils défendent ainsi plusieurs propositions présentes dans le rapport de la mission Langreney-Le Cozannet-Merad publié en 2024, et dans le rapport du Haut-Commissariat à la stratégie et au Plan (HCSP) de 2025, tous deux consacrés à la mutualisation des risques climatiques.

Généralisation du rachat par l’Etat des logements dans les zones hautement critiques, soutien public aux travaux d’adaptation, couverture de tous les Français exposés au risque de grêle et au recul du trait de côte… les idées foisonnent, mais elles représentent un surcoût de 5 milliards d’euros par an, estime le HCSP.

Pour les financer, la note du World Inequality Lab compare trois solutions différentes. A l’augmentation des surprimes Cat Nat, qui pèserait plus sur le budget des ménages précaires, et à la proposition du HCSP consistant à prélever 0,05 % de la valeur du logement (avec une majoration de 1 % pour les résidences secondaires et vacantes), ils ajoutent leur propre option : un prélèvement progressif en fonction du patrimoine immobilier net des ménages : de 0,05 % pour les patrimoines inférieurs à 200 000 euros, jusqu’à 0,25 % pour les patrimoines de plus d’un million d’euros.

Des pistes de financement progressives ou régressives pour trouver 5 milliards d’euros au régime « Cat Nat »

Suivant le scénario adopté, le financement des risques croissants liés au réchauffement climatique est donc soit régressif, soit progressif. Ce qui est certain, c’est que l’inaction coûtera beaucoup plus cher à tout le monde.


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