La Commission européenne veut réautoriser pour 10 ans le glyphosate en s’appuyant sur les avis de deux agences réglementaires qui ne tiennent pas compte de toute la littérature scientifique.

L’Europe n’en a pas fini avec le glyphosate. L’herbicide le plus utilisé au monde pourrait bénéficier d’une nouvelle autorisation de dix ans dans l’UE, jusqu’au 15 décembre 2033. C’est en tout cas ce que veut proposer la Commission européenne aux pays membres lors d’une réunion du comité permanent des végétaux (Scopaff) du 13 octobre. Un vote à majorité qualifiée se tiendra alors sur ce texte, qui devra obtenir l’approbation d’au moins 15 pays représentant 65 % de la population européenne1.

Si le texte est voté, l’autorisation européenne ne porterait que sur le glyphosate comme principe actif. Chaque Etat européen serait ensuite chargé d’autoriser ou non les produits contenant l’herbicide, en examinant leurs co-formulants, et de fixer leurs règles d’utilisation.

L’exécutif européen base son projet de réglementation sur les avis de ses deux agences réglementaires compétentes : l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) et l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).

La première, dans son avis publié en 2022, n’a pas classé le glyphosate comme cancérogène, mutagène ou reprotoxique. Si l’une de ces caractéristiques avait été jugée « avérée » ou « probable », la réautorisation de l’herbicide aurait été impossible.

La seconde agence a rendu son avis en juillet 2023, et considéré que le glyphosate ne présente aucun « élément de préoccupation critique » qui justifierait une interdiction totale. L’EFSA a cependant identifié un « risque élevé à long terme pour les mammifères dans 12 des 23 utilisations proposées du glyphosate ». L’instance évoque surtout des « questions non résolues » sur la possible toxicité du glyphosate, le risque alimentaire ou le risque sur les plantes aquatiques.

Des conclusions divergentes

Ces deux avis entrent en contradiction avec d’autres évaluations, notamment celle publiée en 2015 par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), dépendant de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui considère le glyphosate comme « cancérogène probable ».

En 2021, une expertise collective de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) concluait pour sa part à une présomption moyenne de lien entre le glyphosate et le lymphome non hodgkinien, un type de cancer touchant le système lymphatique.

Comment un expliquer un tel décalage dans les conclusions ? En fait, l’EFSA et l’ECHA n’ont pris en compte qu’une petite minorité des études académiques disponibles sur le sujet. C’est ce que montre une étude publiée en 2021 par Générations futures. Cette organisation non gouvernementale, opposée au glyphosate, a analysé le rapport préliminaire soumis par quatre agences réglementaires nationales2 à l’EFSA et l’ECHA dans le cadre de la réévaluation du glyphosate.

Ce rapport préliminaire considère que, « sur les 7 188 études [sur le glyphosate] publiées dans des revues scientifiques ces dix dernières années, seulement 211 (soit 3 %) ont été jugées “utiles pour l’évaluation” ». Par ailleurs, « la plupart de ces études [restantes] auront finalement été classées comme “non fiables” ou “fiables avec restrictions”. Résultat : seulement 30 études ont été prises en compte dans le rapport préliminaire ».

Pourquoi exclure autant d’études ? Parce que l’Efsa et l’Echa donnent beaucoup de poids aux études réalisées selon certains critères standardisés. Lesquels ?

« La référence absolue en toxicologie réglementaire, ce sont les tests réalisés suivant les critères de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) très restrictifs. Pour qu’un test soit valide, il faut qu’il ait été reproduit dans plusieurs laboratoires suivant une méthode rigoureusement identique avec un même résultat », explique Xavier Coumoul, professeur de biochimie et de toxicologie à l’université Paris-Cité, et coauteur de l’expertise de l’Inserm sur le glyphosate.

« Le problème c’est que les procédures de validation OCDE ont très peu évolué depuis les années 1970. Il existe par exemple des tests OCDE évaluant l’apparition des cancers mais aucun n’évalue la formation des métastases de ces cancers qui touchent les os. Quand on évalue ce potentiel métastatique dans une étude, on ne parvient pas à atteindre les critères OCDE », note le chercheur.

Un nombre limité de tests

Ainsi, les tests OCDE présentent les résultats les plus solides, car reproductibles, mais ne portent que sur un nombre très limité de pathologies. En conséquence, de nombreux effets toxiques potentiels du glyphosate sortent des radars de ces agences, qui se retrouvent en retard par rapport à l’avancée des connaissances scientifiques.

« Les résultats incriminant le glyphosate s’accumulent depuis quelques années, par exemple en lien avec la maladie d’Alzheimer ou son caractère de perturbateur endocrinien. Mais le caractère reproductible de ces études manque encore », précise Robert Barouki, professeur de biochimie à l’Université Paris-Cité et directeur de recherche à l’Inserm.

« En plus de ces critères OCDE, l’EFSA et l’ECHA valorisent aussi les critères dits de “bonnes pratiques de laboratoire” ou BPL, qui sont aussi restrictifs », poursuit le chercheur.

De nombreux effets toxiques potentiels du glyphosate sortent des radars

Mais pourquoi les études académiques ne respectent-elles pas ces critères OCDE ou BPL ? « Pour qu’un test soit agréé par l’OCDE, il faut beaucoup de temps, parfois des décennies, et c’est un processus extrêmement coûteux », répond Robert Barouki.

Pour faire approuver une substance – ici le glyphosate – par les agences réglementaires, les industriels cherchent donc à conduire un nombre limité de tests, mais qui remplissent les critères OCDE ou BPL, indiquent les deux chercheurs. En conséquence, les études retenues par les agences réglementaires sont souvent celles des industriels.

La rigidité de l’ECHA et l’EFSA est d’autant plus questionnable que les autorités politiques, elles, font preuve de plus de latitude. « Les agences reconnaissent que beaucoup d’effets du glyphosate n’ont pas été évalués. Le politique, lui, propose 10 ans de réautorisation alors qu’il a connaissance des failles de l’expertise », s’agace Pauline Cervan, toxicologue à Générations futures. Vous avez dit principe de précaution ?

QOSHE - Glyphosate : l’évaluation européenne est-elle défaillante ? - Matthieu Jublin
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Glyphosate : l’évaluation européenne est-elle défaillante ?

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04.10.2023

La Commission européenne veut réautoriser pour 10 ans le glyphosate en s’appuyant sur les avis de deux agences réglementaires qui ne tiennent pas compte de toute la littérature scientifique.

L’Europe n’en a pas fini avec le glyphosate. L’herbicide le plus utilisé au monde pourrait bénéficier d’une nouvelle autorisation de dix ans dans l’UE, jusqu’au 15 décembre 2033. C’est en tout cas ce que veut proposer la Commission européenne aux pays membres lors d’une réunion du comité permanent des végétaux (Scopaff) du 13 octobre. Un vote à majorité qualifiée se tiendra alors sur ce texte, qui devra obtenir l’approbation d’au moins 15 pays représentant 65 % de la population européenne1.

Si le texte est voté, l’autorisation européenne ne porterait que sur le glyphosate comme principe actif. Chaque Etat européen serait ensuite chargé d’autoriser ou non les produits contenant l’herbicide, en examinant leurs co-formulants, et de fixer leurs règles d’utilisation.

L’exécutif européen base son projet de réglementation sur les avis de ses deux agences réglementaires compétentes : l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) et l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).

La première, dans son avis publié en 2022, n’a pas classé le glyphosate comme cancérogène, mutagène ou reprotoxique. Si l’une de ces caractéristiques avait été jugée « avérée » ou « probable », la réautorisation de l’herbicide aurait été impossible.

La seconde agence a rendu son avis en juillet 2023, et considéré que le glyphosate ne présente aucun « élément de préoccupation critique » qui........

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