De quoi souffrent les communes françaises, et 4 autres conseils de lecture |
En tête de notre sélection cette semaine, un politologue et un sénateur expliquent d’où vient l’émiettement communal caractéristique de la France, et ses conséquences sur le fonctionnement de la démocratie locale.
Chaque samedi, Alternatives Economiques sélectionne pour vous des livres qui méritent d’être lus.
Cette semaine, nous vous conseillons : Le casse-tête démocratique, par Martial Foucault et Eric Kerrouche ; Des élus en campagne, par Julian Mischi ; Indispensables et indésirables, par Laurent Dornel ; Henry D. Thoreau, par Henriette Levillain ; Découvrir Marcuse, par Emmanuel Barot.
Chaque samedi, Alternatives Economiques sélectionne pour vous des livres qui méritent d’être lus.
Cette semaine, nous vous conseillons : Le casse-tête démocratique, par Martial Foucault et Eric Kerrouche ; Des élus en campagne, par Julian Mischi ; Indispensables et indésirables, par Laurent Dornel ; Henry D. Thoreau, par Henriette Levillain ; Découvrir Marcuse, par Emmanuel Barot.
1/ « Le casse-tête démocratique », par Martial Foucault et Eric Kerrouche
Pourquoi a-t-on autant de communes en France ? En Europe, le nombre de municipalités est tombé de 120 000 en 1994 à 106 000 en 2014. Mais chez nous, sur 34 746 communes métropolitaines, 52,6 % ont moins de 500 habitants.
Les auteurs expliquent l’émiettement communal en remontant jusqu’au statut municipal de 1884 qui limite les procédures de fusion. On assiste alors à « une alliance implicite entre monde rural et pouvoir républicain ». Nos municipalités souffrent aussi aujourd’hui d’un déséquilibre entre une lourde charge de gestion courante et une capacité réduite à développer des projets locaux.
L’« acte II de la décentralisation » (2003-2004) constitutionnalise l’autonomie financière des collectivités mais « marque une volonté d’encadrement par l’Etat des moyens budgétaires ». Et pourtant les Français sont attachés à leurs communes et à leurs maires, même si l’abstention au scrutin municipal augmente.
Les auteurs, politologue pour l’un et politiste et sénateur pour l’autre, proposent une solide radioscopie, alimentée par de nombreux graphiques, qui formule des propositions pour l’avenir démocratique des communes françaises. ► Naïri Nahapétian
Le casse-tête démocratique. L’avenir des communes françaises, par Martial Foucault et Eric Kerrouche, L’Aube, 2026, 176 p., 18 €.
Le casse-tête démocratique. L’avenir des communes françaises, par Martial Foucault et Eric Kerrouche, L’Aube, 2026, 176 p., 18 €.
2/ « Des élus en campagne », par Julian Mischi
Voici une lecture indispensable à l’approche des élections municipales. L’auteur y propose une enquête socio-historique sur la fabrique des élites locales dans trois petites villes de Bourgogne sur près d’un siècle. Il rappelle que le monde rural est loin d’être homogène et à l’écart des processus d’industrialisation (et de désindustrialisation), et donc loin d’être dépourvu d’ouvriers.
Surtout, il met en évidence l’importance des dynamiques socio-économiques sur le résultat des municipales, tout en battant en brèche le mythe d’une dépolitisation de ces élections dans les petites communes. En analysant l’accès de certains ouvriers au conseil municipal, exceptions qui confirment la règle, Julian Mischi éclaire les différents facteurs d’exclusion des classes populaires et des femmes du jeu politique, y compris à l’échelle locale.
En somme, la domination politique vient redoubler la domination économique, ce qui interroge au passage le « présidentialisme municipal » qui caractérise la France. A noter aussi un chapitre éclairant sur les facteurs du succès de l’extrême droite dans ces localités, en dépit de son incapacité à s’y implanter réellement. ► Igor Martinache
Des élus en campagne. Luttes municipales dans les bourgs industriels (XXe-XXIe siècles), par Julian Mischi, Presses de Sciences Po, 2025, 355 p., 24 €.
Des élus en campagne. Luttes municipales dans les bourgs industriels (XXe-XXIe siècles), par Julian Mischi, Presses de Sciences Po, 2025, 355 p., 24 €.
3/ « Indispensables et indésirables », par Laurent Dornel
Pendant la Première Guerre mondiale, la France a employé nombre de travailleurs étrangers, des Portugais, des Espagnols, des Italiens, des Grecs, mais aussi du personnel venu des colonies. Soit, pour ces derniers, 220 000 personnes environ entre 1916 et 1918. C’est à eux que s’intéresse ce livre.
On les trouve dans les usines, les ports, les exploitations agricoles, ils sont d’Afrique du Nord à 60 %, d’Asie pour le reste. Avec une forme d’assignation raciale au travail (les Algériens plutôt dans les entreprises publiques, les Marocains dans le privé, les Tunisiens dans les campagnes…).
L’administration les surveille, les discipline, il faut qu’ils continuent à respecter l’ordre colonial lorsqu’ils finiront par repartir chez eux. On veut empêcher les unions interraciales pour éviter la concurrence sur le marché sexuel et matrimonial et préserver la pureté française.
Le livre est pointu dans sa description des mécanismes administratifs de contrôle et il manque une étude des conditions de travail concrètes dans les entreprises et les champs de cette main-d’œuvre particulière, mais on découvre un pan peu connu de notre histoire. ► Christian Chavagneux
Indispensables et indésirables. Les travailleurs coloniaux de la Grande Guerre, par Laurent Dornel, La Découverte, 2025, 351 p., 23 €.
Indispensables et indésirables. Les travailleurs coloniaux de la Grande Guerre, par Laurent Dornel, La Découverte, 2025, 351 p., 23 €.
4/ « Henry D. Thoreau », par Henriette Levillain
Le parti pris de ce livre est original : nous faire découvrir l’auteur du célèbre Walden non pas à travers une exégèse de sa philosophie, mais en le suivant pas à pas dans son parcours. Un parcours mû par une aspiration à vivre au plus près de la nature, sans chercher à construire une théorie élaborée, malgré les références à de grands auteurs.
On découvre ainsi l’attachement viscéral de Thoreau à la petite ville de Concord, au point qu’il ne s’en éloigna guère même durant les deux années où il vécut dans sa cabane au bord d’un lac… A notre grand étonnement, on apprend au détour d’une note de bas de page qu’il usa du mot « ecology » avant même Ernst Haeckel, à qui on en attribue d’ordinaire la paternité.
Cependant, c’est davantage à une autre économie qu’il s’est intéressé au point d’en faire l’enjeu du premier chapitre de Walden. Une économie à prendre au pied de la lettre, consistant à vivre aussi sobrement que possible, loin des tentations de la société de consommation alors en émergence, sur fond d’urbanisation.
Ce qui ne l’a pas empêché de contribuer, par des innovations techniques, au développement de la petite fabrique de crayons à papier créée par son père, fût-ce en étant horrifié à l’idée de s’enrichir avec ! ► Sylvain Allemand
Henry D. Thoreau. L’insoumis de Walden, par Henriette Levillain, Flammarion, 2026, 252 p., 21,90 €.
Henry D. Thoreau. L’insoumis de Walden, par Henriette Levillain, Flammarion, 2026, 252 p., 21,90 €.
5/ « Découvrir Marcuse », par Emmanuel Barot
L’œuvre d’Herbert Marcuse (1898-1979) fait un retour remarqué dans le débat intellectuel, cette introduction est donc bienvenue. Emmanuel Barot réussit le pari de rendre accessible la pensée exigeante de cette figure majeure de la première génération de l’école de Francfort, trop souvent réduite à son statut de référence lors des révoltes de mai 1968, sans en édulcorer la radicalité.
Il retrace son parcours intellectuel tout en privilégiant l’exposition des concepts clés : la critique de la société unidimensionnelle, l’analyse de la tolérance répressive, ou encore la théorie du « grand refus ». Le cœur de l’ouvrage éclaire la critique du capitalisme avancé.
Contrairement au totalitarisme brutal, nos sociétés opèrent par intégration et satisfaction contrôlée des besoins. La liberté apparente masque une domination subtile : consommation standardisée, pensée unique déguisée en pluralisme, désirs manufacturés par la publicité. Marcuse diagnostique une aliénation si profonde que les individus ne perçoivent même plus leur non-liberté.
Sa critique de la manipulation des consciences anticipait notre difficulté, à l’ère des réseaux sociaux, à imaginer des alternatives au système existant. Et cette « clôture de l’univers politique » caractérise notre époque. Un ouvrage clair et pertinent. ► Christophe Fourel
Découvrir Marcuse, par Emmanuel Barot, Editions sociales, 2026, 180 p., 12 €.
Découvrir Marcuse, par Emmanuel Barot, Editions sociales, 2026, 180 p., 12 €.