Le séisme qui vient de frapper le Maroc a mis en lumière les inégalités territoriales qui existent de longue date dans le pays ainsi que l’inertie de sa politique liée à la monarchie.

Le tremblement de terre dévastateur qui a frappé la région du Haut Atlas marocain le 8 septembre dernier, faisant plusieurs milliers de morts, a une fois de plus mis en évidence deux des problèmes persistants du pays : la disparité de développement entre les zones rurales et urbaines et le goulot d'étranglement inhérent à un processus de prise de décision concentré au sommet de la hiérarchie politique.

Les inégalités actuelles ne sont que la dernière illustration de l’histoire, très ancienne, des deux Marocs. À l'époque précoloniale, déjà, le sultanat divisait ses terres entre d’une part Bilad al-Makhzen, la zone directement gouvernée par l’Etat et d’autre part Bilad al-Siba, la région de l'anarchie et de la dissidence…

Le tremblement de terre dévastateur qui a frappé la région du Haut Atlas marocain le 8 septembre dernier, faisant plusieurs milliers de morts, a une fois de plus mis en évidence deux des problèmes persistants du pays : la disparité de développement entre les zones rurales et urbaines et le goulot d’étranglement inhérent à un processus de prise de décision concentré au sommet de la hiérarchie politique.

Les inégalités actuelles ne sont que la dernière illustration de l’histoire, très ancienne, des deux Marocs. À l’époque précoloniale, déjà, le sultanat divisait ses terres entre d’une part Bilad al-Makhzen, la zone directement gouvernée par l’Etat et d’autre part Bilad al-Siba, la région de l’anarchie et de la dissidence.

Par la suite, l’administration coloniale française a explicitement divisé le pays en Maroc utile et Maroc inutile. Dans les deux cas, la différence désignait le périmètre où les services et le contrôle du gouvernement s’arrêtaient, les zones situées en dehors étant tacitement sous le contrôle de l’État mais généralement négligées en pratique.

Ce schéma s’est perpétué jusqu’à nos jours. Aujourd’hui, juste à l’extérieur de Marrakech – la face touristique du Maroc pour une grande partie du reste du monde –, de larges pans de la population luttent contre la grande pauvreté comme ils l’ont fait pendant des décennies, avec un accès limité aux services de base, y compris les hôpitaux, les écoles, l’assainissement, l’eau courante ou l’électricité. Ces régions ont généralement échappé à la surveillance de la bureaucratie et, avec peu de capacité d’action politique ou de ressources économiques, les villages s’y sont développés lentement et de manière désordonnée.

La côte et les villes favorisées

La faible importance accordée aux zones pauvres et négligées résulte d’un choix politique qui s’est maintenu pendant des décennies. À tort ou à raison, le gouvernement marocain a choisi de consacrer la majeure partie de ses ressources aux zones et aux communautés considérées comme les plus rentables sur le plan économique, à savoir les zones côtières à forte densité de population.

Ainsi, le développement des infrastructures s’est efforcé de lier les principaux lieux de production et les zones qui facilitent l’accès au transport maritime et au transit de marchandises, permettant ainsi une intégration de l’industrie marocaine dans les chaînes de valeur mondiales ou régionales.

Le Haut Atlas est à mille lieues de cette stratégie économique. Bien que les dirigeants marocains soient conscients de la dualité persistante que cette politique a provoquée dans le pays, les efforts réels pour s’attaquer aux fissures socio-économiques ont traîné ou n’ont simplement pas été mis en œuvre. L’absence de pression politique forte a contribué à ce que certaines régions ne soient plus prioritaires.

Ainsi, contrairement au Rif (nord du Maroc), qui, en 2016, a connu une série de manifestations ayant permis d’attirer l’attention des politiques et de la haute administration et ainsi de stimuler le développement de la zone, la région d’al-Haouz n’a pas connu de protestations persistantes ou de plaidoyer politique fort de nature à inciter le gouvernement à y concentrer les ressources et les services de l’État.

Cela explique en partie l’impact disproportionné du tremblement de terre du 8 septembre. Et cela met également en évidence les défis auxquels sont confrontées les opérations de sauvetage actuelles, qui doivent tenir compte de l’éloignement de la région, de son manque de connectivité et du manque d’infrastructures efficaces.

Inertie politique

Le silence et la lenteur du gouvernement à réagir au tremblement de terre constituent un autre problème majeur qui a déjà suscité la colère de la population locale et une inquiétude croissante de la communauté internationale. Face une crise qui exige une action rapide et décisive, le gouvernement a été pris à contre-pied – une conséquence des caractéristiques structurelles du système politique marocain.

Tout d’abord, la monarchie domine la prise de décision, ce qui rend difficiles l’action et l’appropriation des problèmes par les autres institutions gouvernementales. Chacun doit s’en remettre au roi et attendre ses directives. Cette structure de pouvoir lourde et centralisée crée un goulot d’étranglement pour les opérations de secours et d’assistance, et elle est encore aggravée par le fait que le pouvoir focalise traditionnellement le regard de l’opinion publique sur le monarque et la famille royale.

La prise de décision est ralentie, ajoutant une nouvelle couche de retards et augmentant la colère, tout en éclipsant le travail effectué par diverses institutions publiques qui, si elles bénéficiaient d’une plus grande marge de manœuvre, seraient en mesure de capitaliser sur la planification qu’elles avaient réalisée. Aucun de leurs efforts cependant ne sera efficace ou visible dans un contexte politique où domine la peur de se mettre en avant.

Pourtant, chaque crise permet de discerner des potentialités. Et le Maroc peut se reconstruire. Même dans les plus petits villages, l’ampleur du soutien communautaire et de la solidarité manifestée par les habitants, la société civile, la diaspora et les partenaires internationaux et régionaux pourraient être les clés de la reconstruction d’une communauté rurale plus forte et mieux desservie.

La version originelle de cet article, en langue anglaise, est disponible sur le site du Middle East Institute

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Inégalités : le séisme ravive l’opposition entre les « deux Maroc »

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14.09.2023

Le séisme qui vient de frapper le Maroc a mis en lumière les inégalités territoriales qui existent de longue date dans le pays ainsi que l’inertie de sa politique liée à la monarchie.

Le tremblement de terre dévastateur qui a frappé la région du Haut Atlas marocain le 8 septembre dernier, faisant plusieurs milliers de morts, a une fois de plus mis en évidence deux des problèmes persistants du pays : la disparité de développement entre les zones rurales et urbaines et le goulot d'étranglement inhérent à un processus de prise de décision concentré au sommet de la hiérarchie politique.

Les inégalités actuelles ne sont que la dernière illustration de l’histoire, très ancienne, des deux Marocs. À l'époque précoloniale, déjà, le sultanat divisait ses terres entre d’une part Bilad al-Makhzen, la zone directement gouvernée par l’Etat et d’autre part Bilad al-Siba, la région de l'anarchie et de la dissidence…

Le tremblement de terre dévastateur qui a frappé la région du Haut Atlas marocain le 8 septembre dernier, faisant plusieurs milliers de morts, a une fois de plus mis en évidence deux des problèmes persistants du pays : la disparité de développement entre les zones rurales et urbaines et le goulot d’étranglement inhérent à un processus de prise de décision concentré au sommet de la hiérarchie politique.

Les inégalités actuelles ne sont que la dernière illustration de l’histoire, très ancienne, des deux Marocs. À l’époque précoloniale, déjà, le sultanat divisait ses terres entre d’une part Bilad al-Makhzen, la zone directement gouvernée par l’Etat et........

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