Pianiste de jazz, pédagogue hors pair et illustre représentant de l’école de sociologie de Chicago, Howard Becker s’est éteint le 19 août 2023, laissant derrière lui une œuvre inestimable et inclassable, qui porte notamment sur la déviance et de la création artistique.

Il a beau s’appeler Becker, être né pratiquement au moment de la crise de 1929 et être l’un des plus fameux représentants de l’école de Chicago, la ressemblance s’arrête là. Howard Saul Becker qui nous a quittés le 19 août dernier était en effet aux antipodes de son homonyme et contemporain Gary Becker (1930-2014). L’école de Chicago en question n’est pas celle des économistes chantres de la théorie du choix rationnel et du monétarisme, mais celle qui est née dans le département de sociologie sous la houlette de Robert Park et Ernest Burgess.

Howard Becker est l’un des plus fameux représentants de la deuxième génération de ce courant, aux côtés d’Erving Goffman, Anselm Strauss ou Eliott Freidson…

Il a beau s’appeler Becker, être né pratiquement au moment de la crise de 1929 et être l’un des plus fameux représentants de l’école de Chicago, la ressemblance s’arrête là. Howard Saul Becker qui nous a quittés le 19 août dernier était en effet aux antipodes de son homonyme et contemporain Gary Becker (1930-2014). L’école de Chicago en question n’est pas celle des économistes chantres de la théorie du choix rationnel et du monétarisme1, mais celle qui est née dans le département de sociologie sous la houlette de Robert Park et Ernest Burgess2.

Howard Becker est l’un des plus fameux représentants de la deuxième génération de ce courant, aux côtés d’Erving Goffman, Anselm Strauss ou Eliott Freidson. Partageant avec leurs aînés un penchant marqué pour les méthodes qualitatives3 et le fait de prendre la métropole de l’Illinois pour « laboratoire », ceux-ci fourbissent cependant leurs propres méthodes et concepts avec une attention toute particulière aux interactions entre agents sociaux.

Dès son plus jeune âge, le jeune Howard Becker affine son sens de l’observation dans le métro aérien de Chicago dont il parcourt les boucles des journées entières4. A 15 ans seulement, il se retrouve à jouer du piano dans les clubs de jazz de la ville, tandis que les pianistes plus âgés sont mobilisés pour la Seconde Guerre mondiale.

L’étiquetage de la déviance

C’est en fait « par accident », dit-il, qu’il est devenu sociologue. Poussé par son père à faire des études supérieures, il choisit la sociologie après avoir été marqué par la lecture de Black Metropolis, un ouvrage d’anthropologie urbaine. Après une thèse sur les enseignants, il participe à une enquête collective sous la direction de son mentor Everette Hughes et Blanche Geer sur la culture spécifique des étudiants en médecine, devenue un classique de la sociologie des professions et de la santé sous le titre de Boys in White (1961).

A partir du cas particulier des fumeurs de marijuana, Becker défend une approche novatrice de la déviance

Ce n’est qu’ensuite qu’il va mettre à profit le terrain que constitue ce qu’il dit être son « vrai boulot », celui de pianiste de jazz. Au sein de ce milieu interlope – en ces temps ségrégationnistes, le jazz associé aux Afro-Américains est l’équivalent structurel du rap quelques décennies plus tard –, il s’intéresse plus particulièrement aux fumeurs de marijuana que l’on y croise, dont l’étude fournit le point de départ de son livre Outsiders (1963), qui lui apporte une grande reconnaissance internationale.

A partir du cas particulier des fumeurs de marijuana, il y défend en effet une approche novatrice de la déviance. Celle-ci, selon Howard Becker, ne résulte pas d’un choix rationnel d’un individu de transgresser une règle. C’est un processus interactif, impliquant, d’une part, l’action de ceux qu’il appelle « entrepreneurs de morale » pour imposer et faire respecter une norme et, de l’autre, le franchissement toujours réversible de différentes étapes au cours de ce qu’il qualifie de « carrière » déviante.

On ne naît pas déviant, pourrait-on dire en paraphrasant Simone de Beauvoir, on le devient au contact des autres, parce qu’ils nous identifient à raison ou à tort comme tel, et parce que certains nous montrent l’exemple de plusieurs manières. Cette perspective a inspiré par la suite de très nombreux sociologues qui vont l’appliquer à de multiples phénomènes, déviants ou non, du dopage au militantisme, en passant par l’anorexie ou les pratiques culturelles.

L’art des mondes

La culture est justement est au cœur du second ouvrage majeur de Becker, Les mondes de l’art, publié en 1982. Prenant à rebours l’approche traditionnelle de la création artistique comme fruit d’une inspiration individuelle, il y montre au contraire comment les œuvres résultent d’une action collective continue.

Par là, il pointe notamment le rôle crucial des « personnels de renfort », c’est-à-dire toutes celles et ceux qui s’affairent à faire exister les œuvres matériellement et socialement (techniciens, producteurs, etc.). Mais il remet également en cause la vision convenue de l’art comme un marché où se rencontreraient offreurs et demandeurs.

Loin d’être des récepteurs passifs, les publics, à commencer par les critiques, les programmateurs ou les commissaires d’exposition participent en effet de manière décisive à l’évaluation des œuvres et des artistes, mais également plus largement aux arrangements qui conduisent à fixer provisoirement les conventions informelles qui régissent ces milieux particuliers.

Ces « mondes » de l’art constituent ainsi des sortes de réseaux d’agents élaborant continûment dans leurs diverses interactions ce que Becker qualifie de « compréhensions partagées », et auxquels participent également des « déviants » qui, en venant transgresser les conventions, contribuent à les révéler.

Aucun sociologue, peut-être, ne peut se targuer d’avoir une plume aussi vivante, plaisante et accessible qu’Howard Becker

Loin d’occulter les conflits et dominations à l’œuvre dans ces « mondes » comme on a pu lui en faire le reproche en comparant son approche à celle en termes de champs de Pierre Bourdieu, Howard Becker préférait souligner leur complémentarité : chacune mettant en évidence des questions laissées pendantes par l’autre5.

Un passeur hors pair

Il est un aspect sur lequel Howard Becker surpassait sans conteste Bourdieu : le style d’écriture. Aucun sociologue, peut-être, ne peut se targuer d’avoir une plume aussi vivante, plaisante et accessible qu’Howard Becker. Passage obligé pour tout apprenti sociologue, Les ficelles du métier (1998, publié en français en 2002) sont tout le contraire d’un pensum : une lecture jouissive dont on ressort avec l’envie d’enquêter.

Auteur prolifique, Howard Becker adorait également enseigner et s’exprimer en public. Celles et ceux qui ont eu l’occasion de l’écouter, notamment en France, où il séjournait régulièrement et avait noué de solides amitiés et relations,6peuvent témoigner de son enthousiasme communicatif.

Un enthousiasme qui transparaissait également dans les ouvrages qu’il continuait à rédiger, seul ou à plusieurs mains, bien après l’âge de la retraite, explorant des questions épistémologiques majeures avec autant de rigueur que d’espièglerie. Dans Comment parler de la société (2007, traduction française 2009), il met ainsi en regard les différentes manières dont artistes, romanciers, photographes, chercheurs ou usagers (co-)produisent des représentations de la vie sociale et les enjeux éthiques afférents.

La bonne focale (2015, traduit en 2016) livre une interrogation sur l’usage des cas particuliers dans les sciences sociales. Faire preuve (2017, traduit en 2020) traite, lui, de la manière dont les chercheurs en sciences sociales construisent leurs données, tant qualitatives que quantitatives – une lecture pour le moins indispensable en ces temps où prolifèrent les « vérités alternatives ».

Avec son confrère et ami Robert Faulkner, trompettiste à ses heures gagnées, il avait également réussi à combiner ses deux passions, la sociologie et le jazz, dans Qu’est-ce qu’on joue maintenant ? (2009, traduit en 2011) et Thinking Together (2013) en montrant comment les musiciens de jazz parvenaient à improviser en fonction du contexte et de leurs répertoires personnels et partagés.

Un exemple probant de l’idée-force de Becker suivant laquelle la vie sociale est avant tout constituée d’une construction de sens perpétuelle dans les interactions. Fait d’échanges de courriels, le second ouvrage constitue en quelque sorte le making-of du premier en un joyeux mélange de traits d’humour, anecdotes personnelles, réflexions sociologiques et questionnements musicaux.

Avec la disparition d’Howard Becker, la sociologie perd non seulement le plus jazzy de ses représentants, mais aussi et surtout un chercheur et un transmetteur aussi inestimable qu’inclassable, prouvant par son travail et son existence que l’on pouvait devenir un sociologue central en explorant les marges de la société.

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Howard Becker, l’outsider le plus central de la sociologie

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02.09.2023

Pianiste de jazz, pédagogue hors pair et illustre représentant de l’école de sociologie de Chicago, Howard Becker s’est éteint le 19 août 2023, laissant derrière lui une œuvre inestimable et inclassable, qui porte notamment sur la déviance et de la création artistique.

Il a beau s’appeler Becker, être né pratiquement au moment de la crise de 1929 et être l’un des plus fameux représentants de l’école de Chicago, la ressemblance s’arrête là. Howard Saul Becker qui nous a quittés le 19 août dernier était en effet aux antipodes de son homonyme et contemporain Gary Becker (1930-2014). L’école de Chicago en question n’est pas celle des économistes chantres de la théorie du choix rationnel et du monétarisme, mais celle qui est née dans le département de sociologie sous la houlette de Robert Park et Ernest Burgess.

Howard Becker est l’un des plus fameux représentants de la deuxième génération de ce courant, aux côtés d’Erving Goffman, Anselm Strauss ou Eliott Freidson…

Il a beau s’appeler Becker, être né pratiquement au moment de la crise de 1929 et être l’un des plus fameux représentants de l’école de Chicago, la ressemblance s’arrête là. Howard Saul Becker qui nous a quittés le 19 août dernier était en effet aux antipodes de son homonyme et contemporain Gary Becker (1930-2014). L’école de Chicago en question n’est pas celle des économistes chantres de la théorie du choix rationnel et du monétarisme1, mais celle qui est née dans le département de sociologie sous la houlette de Robert Park et Ernest Burgess2.

Howard Becker est l’un des plus fameux représentants de la deuxième génération de ce courant, aux côtés d’Erving Goffman, Anselm Strauss ou Eliott Freidson. Partageant avec leurs aînés un penchant marqué pour les méthodes qualitatives3 et le fait de prendre la métropole de l’Illinois pour « laboratoire », ceux-ci fourbissent cependant leurs propres méthodes et concepts avec une attention toute particulière aux interactions entre agents sociaux.

Dès son plus jeune âge, le jeune Howard Becker affine son sens de l’observation dans le métro aérien de Chicago dont il parcourt les boucles des journées entières4. A 15 ans seulement, il se retrouve à jouer du piano dans les clubs de jazz de la ville, tandis que les pianistes plus........

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