Très liée à l’économie chinoise, l’Europe veut réduire les risques qu’elle encourt face au durcissement opéré dans le pays par Xi Jinping, mais jusqu’où est-elle prête à aller pour limiter ses dépendances ?

« Nous devons changer d’approche » car « la Chine a changé ». Ce sont les mots clairs posés par l’Allemagne dans sa toute première « Stratégie sur la Chine », publiée en juillet.

Le document entend clore l’ère d’Angela Merkel, pendant laquelle le pays misait...

« Nous devons changer d’approche » car « la Chine a changé ». Ce sont les mots clairs posés par l’Allemagne dans sa toute première « Stratégie sur la Chine », publiée en juillet.

Le document entend clore l’ère d’Angela Merkel, pendant laquelle le pays misait sans restriction sur le marché chinois. A la fois pour trouver des débouchés à l’exportation pour ses industries et, côté importations, pour s’approvisionner en un certain nombre de produits essentiels.

Un mois plus tôt, la Commission européenne proposait aux pays de l’Union européenne (UE) une stratégie pour renforcer leur sécurité économique. Sans être citée, puisqu’aucun pays ne l’est, la Chine est visée au premier chef par ce texte. Son objectif ? « Réduire les risques. » Un nouveau mantra lancé en mars dernier par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, dans un discours alertant sur l’évolution chinoise. Ce « de-risking » [réduire les risques, en anglais, NDLR] est aussi jugé « urgent » par l’Allemagne.

Mais comment faire ? Jusqu’où faut-il contrôler, voire limiter les flux économiques ? La question se pose également aux Etats-Unis. Une ligne dure a beau s’imposer de plus en plus à Washington, le pays refuse toujours un « découplage » coûteux, affirmant ne pas vouloir rompre ses liens avec la Chine, mais l’empêcher d’accéder à des technologies critiques à applications militaires.

Côté européen, pas de découplage en vue non plus. Les Européens sont tiraillés, en témoignent les voyages à Pékin de dirigeants comme Olaf Scholz ou Emmanuel Macron avec un aréopage d’industriels, qui attestent leur volonté de poursuivre les affaires.

Néanmoins, « il y a une prise de conscience du besoin de revoir les relations », observe François Chimits, économiste au Cepii et à l’Institut Mercator d’études chinoises (MERICS), think tank allemand.

Cette prise de conscience répond selon lui au raidissement du pouvoir dans la Chine de Xi Jinping, à sa contestation de l’ordre international et à son mercantilisme.

Depuis quelques années, la stratégie économique chinoise consiste en effet à réduire ses importations de produits haut de gamme en favorisant leur production sur son sol, à travers un cocktail de subventions, de conditions préférentielles et d’obstacles aux productions étrangères. Avec un objectif clair : ne plus dépendre uniquement d’exportations à faible valeur ajoutée.

« L’espoir d’une convergence politique et économique de la Chine avec les démocraties libérales s’est dissipé », conclut François Chimits.

Dès 2019, la Commission européenne qualifiait d’ailleurs Pékin à la fois de « partenaire, de concurrent et de rival systémique ».

Durcissement chinois

Le changement d’attitude face à Pékin a été renforcé par « des expériences concrètes de coercition économique », poursuit-il. La Chine a notamment bloqué les importations de produits lituaniens après l’apparition, en 2021, d’une représentation officielle de Taïwan à Vilnius.

Les mesures coercitives chinoises, de plus en plus fréquentes, prennent aussi la forme de boycotts populaires contre des entreprises franchissant une ligne rouge.

En 2021, H&M a ainsi fait l’objet d’appels au boycott et vu ses vêtements disparaître de sites chinois d’e-commerce. L’enseigne de prêt-à-porter avait exprimé sa préoccupation au sujet du travail forcé au Xinjiang et annoncé qu’elle n’utiliserait plus de coton produit dans cette région.

Pour bon nombre de produits stratégiques, l’Europe dépend quasi exclusivement de ses importations chinoises, sans solution de repli

Plus récemment, la guerre en Ukraine a prouvé combien Pékin était soudé avec Moscou. Et le manque de gaz russe a rappelé à l’Europe, après la pandémie, le coût de ses dépendances.

Tous secteurs confondus, la Chine est le premier fournisseur de l’UE. Et si l’on entre dans le détail, pour bon nombre de produits stratégiques, à commencer par les terres rares ou les ingrédients pharmaceutiques, l’Europe dépend quasi exclusivement de ses importations chinoises, sans solution de repli. L’Europe est donc vulnérable en cas de conflit géopolitique, qui pourrait par exemple se matérialiser autour de Taïwan.

En outre, l’UE exporte et investit plus en Chine que les Etats-Unis. Elle a donc plus à perdre, même si ces liens restent limités et très variables d’un Etat membre à un autre. Les exportations vers la Chine, troisième client de l’UE, représentent moins de 1 % du produit intérieur brut (PIB) en France, contre près de 3 % en Allemagne.

Pour mieux se prémunir, l’Union a déjà pris tout un arsenal de mesures depuis 2019. Elle s’est dotée, entre autres, de cadres pour le filtrage des investissements étrangers et le contrôle des exportations de biens risquant de servir à des fins militaires.

Un règlement contre les subventions faussant la concurrence s’y est ajouté cette année, bientôt suivi d’un instrument anti-coercition qui doit permettre à l’Europe de réagir à des mesures de rétorsion qui toucheraient certains de ses membres (comme la Lituanie) ou l’UE dans son ensemble.

Enfin, un plan est dans les tuyaux pour sécuriser et diversifier l’approvisionnement européen en matières premières critiques.

Suffisant ? Pas selon Bruxelles. La Commission propose de « mettre pleinement en œuvre » le règlement sur les exportations de biens à double usage (civil et militaire) et de « réexaminer » celui sur les investissements étrangers.

« Pour Mme von der Leyen, il faut d’abord mieux utiliser nos outils, plus vite et plus profondément », observe François Godement, historien et sinologue à l’Institut Montaigne, think tank libéral.

Un message adressé aux Etats membres, qui restent libres de contrôler ou non les investissements réalisés chez eux et gardent l’essentiel du pouvoir décisionnel en matière d’exportations.

Bruxelles envisage aussi une mesure nouvelle, tout juste annoncée à Washington : le filtrage d’investissements européens à destination de la Chine, pour éviter des fuites de technologies sensibles.

Elle suscite cependant la méfiance des Etats et des grands groupes européens qui se verraient ainsi contrôlés. Son adoption reste donc pour l’instant très incertaine, même si l’Allemagne promet d’y réfléchir.

Elément central de sa stratégie, Berlin préfère exhorter ses entreprises à diversifier leurs investissements. Et a pris un certain nombre de mesures pour les pousser à l’atteinte de cet objectif : les garanties de l’Etat pour les investissements dans un même pays seront par exemple plafonnées et conditionnées à un « examen rigoureux », prévient le gouvernement, reprenant une mesure annoncée l’an dernier.

Sont particulièrement visés les géants de l’automobile ou de la chimie comme Volkswagen, BMW, Daimler et BASF, source à eux quatre, du tiers des investissements directs européens en Chine ces dernières années.

Le discours et la réalité

Mais la pression est surtout rhétorique. Dressant un constat sans concession, le document allemand manque « d’un mode d’emploi », souligne François Godement.

Pour cause, c’est « une motion de synthèse », explique l’historien, entre différents partis du gouvernement : d’un côté, des Verts offensifs, la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock, répondant à une opinion sensible aux violations des droits humains, à l’encontre notamment des populations ouïghoures ; de l’autre, les sociaux-démocrates du chancelier Olaf Scholz qui a estimé que la réduction des risques était l’affaire des entreprises plus que des Etats. Et qu’elles avaient commencé à agir.

La réalité est plus nuancée. Certes, les firmes européennes en Chine s’inquiètent d’un environnement plus risqué, en particulier les PME qui ont en conséquence réduit leurs investissements. Mais les grands groupes, surtout dans l’industrie allemande intensive en capital, « maintiennent leurs profits en investissant encore plus pour localiser des activités en Chine », explique François Chimits.

Pour l’économiste, il reste au bout du compte « un hiatus entre les mots forts et les moyens » . En Allemagne, mais aussi à l’échelle européenne.

L’UE s’est incontestablement renforcée en matière de protection, mais l’usage des outils varie selon les pays et les situations

L’UE s’est incontestablement renforcée en matière de protection ces dernières années. Presque tous les pays membres filtrent désormais les investissements étrangers ou comptent le faire.

L’Europe recourt aussi bien plus souvent aux mesures anti-dumping : elles couvrent près de 11 % des importations de Chine, presque autant qu’aux Etats-Unis.

Mais l’usage des outils reste variable selon les pays et les situations. Si l’Allemagne a bloqué, avec l’aval d’Olaf Scholz, une prise de participation chinoise dans des sociétés de semi-conducteurs, le chancelier en a validé une autre, controversée, dans le port de Hambourg.

Et les Européens n’ont pas un cadre aussi puissant que Washington pour faire respecter par d’autres pays leur contrôle des exportations, ajoute François Chimits. Or cette extraterritorialité – critiquable – évite le contournement des sanctions au travers de sociétés-écrans en pays tiers.

Les Etats-Unis ont aussi imposé sous Donald Trump des droits de douane forts. Résultat : ils n’importent pas plus de produits chinois qu’en 2018, tandis que les importations européennes ont quasi-doublé, creusant un énorme déficit commercial.

Un solde qui reflète d’abord les déséquilibres internes de la Chine, mais aussi ses positions renforcées dans des secteurs comme l’automobile électrique, qui menacent les constructeurs allemands.

QOSHE - Dépendante à la Chine, l’Europe a du mal à se réveiller - Gabriel Hassan
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Dépendante à la Chine, l’Europe a du mal à se réveiller

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06.09.2023

Très liée à l’économie chinoise, l’Europe veut réduire les risques qu’elle encourt face au durcissement opéré dans le pays par Xi Jinping, mais jusqu’où est-elle prête à aller pour limiter ses dépendances ?

« Nous devons changer d’approche » car « la Chine a changé ». Ce sont les mots clairs posés par l’Allemagne dans sa toute première « Stratégie sur la Chine », publiée en juillet.

Le document entend clore l’ère d’Angela Merkel, pendant laquelle le pays misait...

« Nous devons changer d’approche » car « la Chine a changé ». Ce sont les mots clairs posés par l’Allemagne dans sa toute première « Stratégie sur la Chine », publiée en juillet.

Le document entend clore l’ère d’Angela Merkel, pendant laquelle le pays misait sans restriction sur le marché chinois. A la fois pour trouver des débouchés à l’exportation pour ses industries et, côté importations, pour s’approvisionner en un certain nombre de produits essentiels.

Un mois plus tôt, la Commission européenne proposait aux pays de l’Union européenne (UE) une stratégie pour renforcer leur sécurité économique. Sans être citée, puisqu’aucun pays ne l’est, la Chine est visée au premier chef par ce texte. Son objectif ? « Réduire les risques. » Un nouveau mantra lancé en mars dernier par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, dans un discours alertant sur l’évolution chinoise. Ce « de-risking » [réduire les risques, en anglais, NDLR] est aussi jugé « urgent » par l’Allemagne.

Mais comment faire ? Jusqu’où faut-il contrôler, voire limiter les flux économiques ? La question se pose également aux Etats-Unis. Une ligne dure a beau s’imposer de plus en plus à Washington, le pays refuse toujours un « découplage » coûteux, affirmant ne pas vouloir rompre ses liens avec la Chine, mais l’empêcher d’accéder à des technologies critiques à applications militaires.

Côté européen, pas de découplage en vue non plus. Les Européens sont tiraillés, en témoignent les voyages à Pékin de dirigeants comme Olaf Scholz ou Emmanuel Macron avec un aréopage d’industriels, qui attestent leur volonté de poursuivre les affaires.

Néanmoins, « il y a une prise de conscience du besoin de revoir les relations », observe François Chimits, économiste au Cepii et à l’Institut Mercator d’études chinoises (MERICS), think tank allemand.

Cette prise de conscience répond selon lui au raidissement du pouvoir dans la Chine de Xi Jinping,........

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