Pourquoi la guerre contre l’Iran fait-elle augmenter le prix des hydrocarbures ? |
L'offensive israélo-américaine en Iran pousse déjà les cours du gaz et du pétrole à la hausse. En cause : le blocage du détroit d’Ormuz et les frappes iraniennes sur des sites énergétiques, aux conséquences incertaines.
On pouvait s’y attendre : les cours de l'or noir et du gaz ont bondi depuis l'offensive lancée par les Etats-Unis et Israël en Iran. En deux jours seulement, le Brent, référence mondiale, a augmenté de 9 %, dépassant les 80 dollars le baril.
La hausse des prix du gaz est encore plus marquée…
On pouvait s’y attendre : les cours de l’or noir et du gaz ont bondi depuis l’offensive lancée par les Etats-Unis et Israël en Iran. En deux jours seulement, le Brent, référence mondiale, a augmenté de 9 %, dépassant les 80 dollars le baril.
La hausse des prix du gaz est encore plus marquée : le TTF, prix de référence européen, a presque doublé, passant de 32 à 62 euros le mégawattheure (MWh). Ces augmentations surviennent car les marchés financiers anticipent une raréfaction de l’offre mondiale d’énergie. Pour plusieurs raisons.
Le détroit d’Ormuz, passage obligé
La première résulte du blocage du commerce maritime au niveau du détroit d’Ormuz. Situé entre l’Iran et Oman, large de 55 kilomètres seulement, c’est un point de passage incontournable des échanges internationaux, en particulier pour les hydrocarbures.
20 millions de barils de pétrole y transitaient quotidiennement en 2024, soit 20 % de la consommation mondiale d’or noir, ainsi que 82,4 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL), représentant plus d’un cinquième des exportations mondiales. De grands producteurs comme l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis (EAU), le Koweït, le Qatar et l’Irak y font passer leurs exportations.
L’énergie qui passe par le détroit d’Ormuz approvisionne l’Asie
Or, ce 28 février, au lendemain de l’offensive états-unienne, les navires présents aux abords du détroit d’Ormuz ont reçu des messages radio des gardiens de la révolution iraniens affirmant que le passage « n’était pas autorisé », selon la Force navale de l’Union européenne.
La traduction en actes de cet avertissement n’a pas tardé : un pétrolier a été frappé par l’Iran alors qu’il franchissait le détroit dimanche 29 février. Le soir même, l’Organisation maritime internationale (OMI) a appelé les compagnies maritimes à l’« éviter ». Certaines d’entre elles, comme Maersk ou CMA-CGM, refusent également de passer par le canal de Suez et le détroit de Bab-el-Mandeb, de l’autre côté de la péninsule arabique.
Quand les maires changent la ville
« Le détroit d’Ormuz n’est pas directement fermé par l’Iran, précise Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime (Isemar). Ce sont les armateurs qui choisissent de ne pas y transiter pour ne pas prendre de risques, d’autant que les primes d’assurance ont augmenté. »
« Le détroit d’Ormuz n’est pas directement fermé par l’Iran, précise Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime (Isemar). Ce sont les armateurs qui choisissent de ne pas y transiter pour ne pas prendre de risques, d’autant que les primes d’assurance ont augmenté. »
L’Iran cible la production régionale
Autre raison expliquant la hausse des cours : la stratégie de riposte iranienne, qui vise à frapper les infrastructures énergétiques des pays alliés des Etats-Unis. La raffinerie saoudienne de Ras Tanura, qui produit près de 550 000 barils de pétrole par jour, a ainsi été attaquée, puis mise à l’arrêt.
L’Iran prend également pour cible les infrastructures de production et de traitement de GNL. Après l’attaque de son usine de gaz de Ras Laffan, la plus grande installation GNL au monde, le Qatar a annoncé suspendre sa production. Premier producteur de la région, il représente 19,3 % des exportations mondiales de GNL en 2024, approvisionne en grande partie les pays asiatiques, et représente 3 à 4 % du gaz consommé en Europe.
Enfin, les incertitudes sur la capacité de l’Iran à maintenir son niveau de production pèsent aussi sur les anticipations de l’offre mondiale. « Même si l’Iran n’est pas le premier producteur régional, une perturbation de son offre aurait un impact immédiat sur des marchés déjà fragiles », note l’assureur-crédit Coface :
« Avec plus de 3 millions de barils par jour produits (soit 5 % de l’offre mondiale) et près de 2 millions exportés majoritairement vers la Chine, une interruption forcerait les acheteurs, notamment asiatiques, à se tourner vers des alternatives plus coûteuses, accentuant la pression haussière sur le Brent. »
« Avec plus de 3 millions de barils par jour produits (soit 5 % de l’offre mondiale) et près de 2 millions exportés majoritairement vers la Chine, une interruption forcerait les acheteurs, notamment asiatiques, à se tourner vers des alternatives plus coûteuses, accentuant la pression haussière sur le Brent. »
L’Europe n’est pas à l’abri
Pour l’approvisionnement en gaz et en pétrole, l’Asie sera donc la région la plus directement affectée en cas de persistance du blocage. Mais l’Europe n’est pas à l’abri. Si les prix sont encore loin d’atteindre leur niveau du début de la guerre en Ukraine (339 euros le MWh et 122 dollars le baril à leurs pics de 2022), la raréfaction de l’offre au niveau international pourrait les tirer vers le haut.
Ceci alors que l’Europe a particulièrement besoin de gaz, car elle entre dans une période de reconstitution de ses réserves. Or, « en raison d’un hiver froid sur une partie du nord-ouest de l’Europe, nos stocks sont à leur plus bas niveau saisonnier », souligne Ruben Nizard, responsable de la recherche sectorielle de Coface.
Début février, ils n’étaient plus remplis qu’à 39 % de leur capacité, soit 14 points de moins que l’année précédente. Dans Le Monde, Phuc-Vinh Nguyen, directeur du Centre énergie à l’Institut Jacques-Delors, recommande de « sécuriser le gaz dès à présent », plutôt que d’attendre une potentielle baisse des prix pour passer commande.
Les réserves européennes de gaz sont au plus bas
Un scénario à 100 dollars le baril
Pour limiter l’envolée des prix du pétrole, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) a décidé d’augmenter sa cadence de production, déjà très soutenue, à hauteur de 206 000 barils supplémentaires par jour en avril. Mais si les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite disposent d’oléoducs leur permettant d’acheminer une partie de leur production vers la mer Rouge, leurs capacités ne sont pas suffisantes pour se passer entièrement du détroit d’Ormuz.
Tout compte fait, selon Jorge Leon, analyste chez Rystad Energy, la diminution potentielle de l’offre serait de « 8 à 10 millions de barils » par jour, soit 8 à 10 % de l’offre mondiale.
« Si le blocage du détroit d’Ormuz n’est pas une question de jours, mais de mois, on se dirige certainement vers un scénario de plus de 100 dollars par baril », avance-t-il dans une interview accordée à Bloomberg.
« Si le blocage du détroit d’Ormuz n’est pas une question de jours, mais de mois, on se dirige certainement vers un scénario de plus de 100 dollars par baril », avance-t-il dans une interview accordée à Bloomberg.
La poursuite de la hausse des cours de l’énergie dépend donc de la durée du blocage du détroit d’Ormuz d’un côté, et de l’intensification des frappes iraniennes sur la production régionale de l’autre. Selon Ruben Nizard, le déblocage pourrait venir des consommateurs états-uniens : « Le prix moyen du gazole et la popularité du Président sont très liés. »
Si ces derniers constatent une hausse du prix à la pompe quelques mois seulement avant les élections de mi-mandat, l’administration Trump pourrait se résoudre à écourter la durée du conflit. Reste à savoir quelle voie les Etats-Unis choisiront : la désescalade… ou l’intensification de la guerre.