Une nouvelle étude montre que presque la moitié des cours en licence sont consacrés à l'économie dominante, laissant une part très limitée aux ouvertures avec d’autres disciplines et aux approches réflexives.

La science économique française s’enfonce de plus en plus dans la sclérose d’une économie dominante qui réfute toute place intellectuelle à celles et ceux qui veulent s’ouvrir à des approches différentes. La chercheuse Florence Jany-Catrice a montré que depuis 2017-2018, les professeurs non issus du courant dominant ne représentent plus que 4 % des recrutements.

Une nouvelle étude, menée au sein de l’Association française d’économie politique (AFEP) et dirigée par Arthur Jatteau, a poursuivi...

La science économique française s’enfonce de plus en plus dans la sclérose d’une économie dominante qui réfute toute place intellectuelle à celles et ceux qui veulent s’ouvrir à des approches différentes. La chercheuse Florence Jany-Catrice a montré que depuis 2017-2018, les professeurs non issus du courant dominant ne représentent plus que 4 % des recrutements.

Une nouvelle étude, menée au sein de l’Association française d’économie politique (AFEP) et dirigée par Arthur Jatteau, a poursuivi le travail en regardant de près le contenu des enseignements en licence d’économie. Le résultat va dans le même sens : 45,6 % des cours sont consacrés à être formés à l’économie dominante et seuls 18,5 %, trois fois moins, permettent de réfléchir autrement. Le reste est constitué des cours non strictement économiques, tels que le sport ou les enseignements de gestion.

L’intérêt de l’étude est d’entrer dans les différentes dimensions du pluralisme pour dresser un état des lieux précis. Elle porte sur les parcours 2020/2021 de 53 universités publiques, soit 6 433 cours classés selon leur intitulé.

Par exemple, les intitulés annonçant des enseignements sur la macroéconomie, la microéconomie, ou encore ceux autour de la banque et de la finance, sont classés mainstream, comme ceux sur les méthodes quantitatives (mathématiques, statistiques, économétrie...). Inversement, ceux laissant augurer des approches « réflexives » de l’économie (histoire de l’économie ou des idées économiques, théories économiques, épistémologie), ceux abordant des méthodes qualitatives (entretien, observation...) ou encore ceux d’ouverture disciplinaire aux sciences humaines et sociales, sont classés non-mainstream.

Faible place des contenus non-mainstream

Certes, cela ne dit rien sur le contenu effectif du cours, mais reste un indice significatif. Le poids de chaque cours est évalué en fonction de ses ECTS, des crédits qu’il rapporte (il en faut 180 pour obtenir sa licence).

Malgré la grande dispersion de l’offre entre les universités, deux résultats généraux ressortent. D’une part, on l’a vu, la faible place des contenus non-mainstream est globalement faible. D’autre part, cette part s’affaiblit au fur et à mesure des cursus, passant de 29,7 % des cours au premier semestre à 14 % aux derniers semestres.

La moyenne pour l’ensemble des universités françaises se situe à 14 % de cours d’économie non-mainstream

Le second résultat s’explique par une forme de contrainte administrative : les étudiants sont censés pouvoir changer de formation à la fin du premier semestre et doivent donc être confrontés aux autres sciences sociales en début de parcours.

Qu’en est-il des différentes dimensions attendues du pluralisme ? Si l’on s’en tient à la possibilité d’être formé à la compréhension des différents courants théoriques en économie, cela va de 0 % des cours à Limoges jusque près du tiers (32,4 %) à Paris VII (aujourd’hui Paris-Cité). La moyenne pour l’ensemble des universités françaises se situe à 14 % de cours d’économie non-mainstream, un niveau très faible.

Si l’on regarde maintenant les cours en fonction des thèmes abordés, on note une forte prédominance de l’économie internationale. Viennent ensuite l’économie publique, l’économie des organisations et l’économie industrielle.

Effondrement du pluralisme

Les concepteurs des licences d’économie considèrent ainsi que l’économie de la santé, de la protection sociale, des inégalités ou l’économie locale sont des sujets marginaux pour tout aspirant économiste. Et l’environnement ? Le thème représente 4,6 % des cours thématiques. Un sujet de peu d’importance il est vrai…

Quant à l’ouverture aux autres sciences sociales, elle est aussi minime, et concentrée sur trois domaines : le droit, la sociologie et la science politique.

On assiste ainsi très majoritairement à « un isolement disciplinaire » constate le rapport. Même chose du côté des méthodes, la formation étant écrasée par les techniques quantitatives, indispensables mais en position de large monopole. Enfin, les cours qui permettent de prendre un peu de distance et de réfléchir sur sa matière (histoire des idées et des faits économiques, épistémologie…) occupent également une place négligeable en licence.

La formation est écrasée par les techniques quantitatives, indispensables mais en position de large monopole

Cette mesure des différents degrés d’ouverture intellectuelle des formations est importante car, comme le souligne le rapport, « le pluralisme, en effet, est une qualité décisive des formations dès lors qu’il ne s’agit pas de transmettre une doctrine univoque, mais de former des citoyens éclairés sur les grandes caractéristiques du capitalisme contemporain à partir d’une palette diversifiée de perspectives, d’objets et de méthodes ». C’est ce que l’on attend d’une formation à l’économie et c’est ce qu’offrent visiblement peu les universités françaises.

Cela dit, l’hétérogénéité est grande entre les différents établissements pour chacune des dimensions du pluralisme. L’étude se termine alors avec un indice synthétique du pluralisme dans ses différentes dimensions.

Sans surprise, au vu des résultats précédents, « de manière générale, aucune université n’est bien classée sur toutes les dimensions ». Et « les universités mal scorées le sont dans toutes les dimensions du pluralisme ». D’un bout du spectre à l’autre, Paris Cité s’impose comme la formation de licence d’économie la plus ouverte au pluralisme, tandis que Toulouse est la plus fermée.

Ainsi, « que ce soit dans le champ de la recherche ou dans celui de l’enseignement, le constat d’un effondrement du pluralisme semble implacable » constate, à regret, le rapport.

Source : AFEP

L’un des corédactrices du rapport, Sophie Jallais, viendra en présenter les principales conclusions lors des Journées de l’économie autrement le samedi 25 novembre.

QOSHE - Licence d’économie : un manque criant de pluralisme - Christian Chavagneux
menu_open
Columnists Actual . Favourites . Archive
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close
Aa Aa Aa
- A +

Licence d’économie : un manque criant de pluralisme

9 1
10.11.2023

Une nouvelle étude montre que presque la moitié des cours en licence sont consacrés à l'économie dominante, laissant une part très limitée aux ouvertures avec d’autres disciplines et aux approches réflexives.

La science économique française s’enfonce de plus en plus dans la sclérose d’une économie dominante qui réfute toute place intellectuelle à celles et ceux qui veulent s’ouvrir à des approches différentes. La chercheuse Florence Jany-Catrice a montré que depuis 2017-2018, les professeurs non issus du courant dominant ne représentent plus que 4 % des recrutements.

Une nouvelle étude, menée au sein de l’Association française d’économie politique (AFEP) et dirigée par Arthur Jatteau, a poursuivi...

La science économique française s’enfonce de plus en plus dans la sclérose d’une économie dominante qui réfute toute place intellectuelle à celles et ceux qui veulent s’ouvrir à des approches différentes. La chercheuse Florence Jany-Catrice a montré que depuis 2017-2018, les professeurs non issus du courant dominant ne représentent plus que 4 % des recrutements.

Une nouvelle étude, menée au sein de l’Association française d’économie politique (AFEP) et dirigée par Arthur Jatteau, a poursuivi le travail en regardant de près le contenu des enseignements en licence d’économie. Le résultat va dans le même sens : 45,6 % des cours sont consacrés à être formés à l’économie dominante et seuls 18,5 %, trois fois moins, permettent de réfléchir autrement. Le reste est constitué des cours non strictement économiques, tels que le sport ou les enseignements de gestion.

L’intérêt de l’étude est d’entrer dans les différentes........

© Alternatives Économiques


Get it on Google Play