Personnalité ouverte et bienveillante, l’économiste Daniel Cohen a abordé les grands problèmes du temps avec une érudition et une pédagogie hors pair.

J’ai rencontré Daniel Cohen pour la première fois au milieu des années 1990, lorsque je travaillais au Commissariat général du plan. J’ai été frappé par trois choses : une mécanique intellectuelle brillante, une capacité à traduire en termes clairs de politique économique les derniers résultats de la recherche et une personnalité bienveillante.

Aussi, devenu journaliste, il ne m’a pas fallu longtemps pour le solliciter. Il travaillait à l’époque sur les questions d’endettement des pays du Sud – et il le fera pour la banque Lazard, ce qui lui a été reproché – et le premier article qu’il a publié pour nous portait sur les différentes explications de la crise asiatique de 1998. A une époque où Internet démarrait tout juste, Daniel Cohen avait lu les dernières recherches disponibles aux Etats-Unis, connaissait les récentes prévisions macroéconomiques du Fonds monétaire international (FMI), etc.

Nombre de ses publications portent la trace d’une ouverture au travail des autres économistes, qu’il citait abondamment : il offrait une synthèse des débats disponibles dans sa profession sur les grandes questions économiques du moment. Et il n’oubliera pas de réfléchir aux conséquences des évolutions du capitalisme sur les pays du Sud.

Un intérêt qui l’amènera sans surprise à se pencher sur la mondialisation, avec la même connaissance fine des débats en cours dans le monde des économistes occidentaux, notamment sur les effets du commerce international sur l’emploi.

Il complétait ce savoir-faire pédagogique d’une recherche des meilleurs moyens de réguler cette mondialisation, à ses yeux un fait social total que les économistes savaient peu expliquer : « Il y a une corrélation certaine entre mondialisation, institutions capitalistes et croissance économique – ce qui ne devrait pas surprendre » mais « les mécanismes et les causalités restent à établir » écrivait-il en 2002.

Croissance et stagnation séculaire

Dans l’économie politique de la mondialisation de Daniel Cohen, les rapports de force, dont les économistes dominants traitent peu, sont bien présents : « les pays riches posent un problème existentiel aux autres nations », déclarait-il dans Sciences Humaines en 2007. Et le problème touche aussi l’Europe :

« Pour les pays du Sud, et dans une certaine mesure aussi pour les pays européens vis-à-vis des États-Unis, être dépossédés de la création de nouveaux savoirs, de nouvelles technologies, équivaut à une exclusion de l’histoire ».

Lorsqu’à partir du début des années 2010, les travaux de l’économiste américain Robert Gordon sur les vents contraires à la croissance s’installent au cœur des débats, Daniel Cohen rejoint le camp de ceux qui pensent qu’une stagnation séculaire, autrement dit une longue période sans croissance, est possible. Ce qui l’amènera à développer plusieurs grandes réflexions. L’une sur la croissance, ce totem des économistes, qu’il remet en cause dès 2013 : « Il nous faut guérir de notre addiction à la croissance et réussir à créer une société harmonieuse sans son secours », écrit-il alors dans nos colonnes.

L’accroissement de la richesse est public, quand le capitalisme ne la conçoit que sous le régime de la propriété privée

La richesse des nations est ailleurs : « est-ce que fondamentalement la croissance des dépenses de santé, d’éducation et de recherche est légitime ? » et comme la réponse est oui, alors « notre société a besoin d’être au clair sur les besoins sociaux qui l’habitent aujourd’hui, pour résister au chantage de ceux qui ne voient dans ces secteurs non marchands qu’une source de coûts ou un détournement de richesses ».

Daniel Cohen ne sera pas macroniste. L’accroissement de la richesse est public, quand le capitalisme ne la conçoit que sous le régime de la propriété privée, une contradiction indépassable. Qui a été illustrée par la pandémie, souligne l’économiste, moment de gloire d’un capitalisme numérique privé qui a accentué son emprise.

Modèle sec

Les débats sur la croissance vont aussi nourrir son travail sur la remise en cause de l’homo œconomicus. L’abondance devait rendre ce dernier heureux, il n’en a rien été. De plus, « l’homme moral quitte la salle quand l’homo œconomicus y entre. Les deux ont certainement leur rôle, mais on ne peut pas les asseoir à la même table » écrit Daniel Cohen dans son livre Homo œconomicus, prophète égaré des temps nouveaux (Albin MIchel, 2012). Une vision trop économique de l’homme met en avant la nécessité de la compétition entre chacun quand il faudrait promouvoir la coopération.

En 2018, lors d’un long entretien publié par la revue Le Débat, il revient sur une science économique prise à l’intérieur « d’un enfermement intellectuel dans un modèle sec, mathématiquement très subtil mais paradigmatiquement pauvre, celui de l’homo œconomicus agissant en rationalité pure ».

Et ça va mal tourner, annonce-t-il : « l’économie va rentrer dans une période que l’on peut taxer d’obscurantisme. Tout énoncé qui ne peut pas être "micro-fondé" est tout simplement banni de publication ». Mais « par ses excès mêmes, par sa violence intellectuelle, cette révolution conservatrice au sein de la théorie a fini par exploser et permettre un renouveau de la discipline économique ».

Celui-ci passe par trois chemins : l’économie comportementale à la Daniel Kahneman qui s’ouvre vers la psychologie, l’économie des institutions à la Douglass North qui tente de s’ouvrir à l’histoire et à la politique tout en restant dans l’approche dominante, et enfin le boom des approches empiriques. Citant l’Américain Paul Romer, Daniel Cohen explique pourquoi les économistes pensent pouvoir se passer de théorie.

Romer « avait expliqué que l’industrie pharmaceutique n’avait pas besoin de théorie, parce que l’expérimentation est bon marché. On essaie toutes les combinaisons possibles et on voit celles qui marchent. Il s’est passé quelque chose d’analogue chez les économistes. »

S’impliquer dans le débat public

Critique de l’économie dominante, Daniel Cohen ne se reconnaissait pas pour autant dans le groupe des hétérodoxes. Il faisait partie de ces économistes dont le cœur penchait à gauche comme citoyen, professionnellement formés par un courant mainstream qu’ils critiquent mais avec lequel ils composent.

Il ne croyait pas à l’influence politique des économistes, selon lui uniquement utilisés ex post pour rationaliser et justifier des décisions politiques. Ces dernières font des gagnants et des perdants, du pour et du contre, et selon lui, « le rôle des économistes dans la cité doit être de rendre visibles ces débats, cette ambivalence, pour avertir des avantages et des inconvénients, pour rendre le débat public le plus éclairé possible, plutôt que de faire croire qu’il existerait une science en surplomb qui puisse trancher la question ».

C’est bien ce qu’il a fait tout au long de sa carrière, avec un souci de s’impliquer dans le débat public avec pédagogie. Daniel Cohen est décédé le 20 août 2023 à l’âge de 70 ans.

QOSHE - Les idées larges de Daniel Cohen - Christian Chavagneux
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Les idées larges de Daniel Cohen

13 0
22.08.2023

Personnalité ouverte et bienveillante, l’économiste Daniel Cohen a abordé les grands problèmes du temps avec une érudition et une pédagogie hors pair.

J’ai rencontré Daniel Cohen pour la première fois au milieu des années 1990, lorsque je travaillais au Commissariat général du plan. J’ai été frappé par trois choses : une mécanique intellectuelle brillante, une capacité à traduire en termes clairs de politique économique les derniers résultats de la recherche et une personnalité bienveillante.

Aussi, devenu journaliste, il ne m’a pas fallu longtemps pour le solliciter. Il travaillait à l’époque sur les questions d’endettement des pays du Sud – et il le fera pour la banque Lazard, ce qui lui a été reproché – et le premier article qu’il a publié pour nous portait sur les différentes explications de la crise asiatique de 1998. A une époque où Internet démarrait tout juste, Daniel Cohen avait lu les dernières recherches disponibles aux Etats-Unis, connaissait les récentes prévisions macroéconomiques du Fonds monétaire international (FMI), etc.

Nombre de ses publications portent la trace d’une ouverture au travail des autres économistes, qu’il citait abondamment : il offrait une synthèse des débats disponibles dans sa profession sur les grandes questions économiques du moment. Et il n’oubliera pas de réfléchir aux conséquences des évolutions du capitalisme sur les pays du Sud.

Un intérêt qui l’amènera sans surprise à se pencher sur la mondialisation, avec la même connaissance fine des débats en cours dans le monde des économistes occidentaux, notamment sur les effets du commerce international sur l’emploi.

Il complétait ce savoir-faire pédagogique d’une recherche des meilleurs moyens de réguler cette mondialisation, à ses yeux un fait social total que les économistes savaient peu expliquer : « Il y a une........

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