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L’industrie européenne peut-elle résister au « rouleau compresseur chinois » ?

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16.02.2026

Un rapport du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan propose des droits de douane de 30 %, voire une dépréciation de l’euro, pour que l’Europe résiste à la concurrence des produits chinois. Des pistes réalistes ?

Le rapport Draghi sur le futur de la compétitivité européenne nous avait déjà prévenus en 2024 : l’économie du continent fait face à « un défi existentiel ». Le rapport que vient de publier le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan enfonce le clou en diagnostiquant « un risque de fragilisation systémique du modèle industriel européen » causé par une concurrence chinoise qui « s’apparente de plus en plus à un rouleau compresseur ».

Le constat de base est impressionnant :… 

Le rapport Draghi sur le futur de la compétitivité européenne nous avait déjà prévenus en 2024 : l’économie du continent fait face à « un défi existentiel ». Le rapport que vient de publier le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan enfonce le clou en diagnostiquant « un risque de fragilisation systémique du modèle industriel européen » causé par une concurrence chinoise qui « s’apparente de plus en plus à un rouleau compresseur ».

Le constat de base est impressionnant : un simple regard sur la part de la production manufacturière chinoise ou le poids des exportations du pays dans ce secteur montre combien ses entreprises se taillent la part du lion.

C’est le résultat d’un premier choc chinois qui a successivement fait déferler sur l’Europe ses produits de base, sa sidérurgie, et des segments de son industrie pharmaceutique. Sans oublier les panneaux solaires : l’Europe a démarré le développement de sa production dès le début des années 2000 avant d’être mise hors course dix ans plus tard par une Chine contrôlant plus de 80 % du marché dans le photovoltaïque et sur tous les segments de la filière.

La Chine domine l’industrie manufacturière mondiale

Et comme si cela ne suffisait pas, cette inquiétude se nourrit de l’émergence, en cours, d’un deuxième choc chinois dont la nature a changé. Le pays n’est plus seulement l’atelier du monde, sa politique industrielle favorise une montée en gamme réussie de productions dans des secteurs qui touchent aux choix de spécialisation productive des entreprises européennes.

Pression concurrentielle « systémique »

« Pour l’Europe, la pression concurrentielle exercée par la Chine revêt désormais une dimension systémique », alerte le rapport, dont l’économiste Thomas Grjebine est le principal auteur.

« Pour l’Europe, la pression concurrentielle exercée par la Chine revêt désormais une dimension systémique », alerte le rapport, dont l’économiste Thomas Grjebine est le principal auteur.

Deux exemples sont mis en avant. Dans le nucléaire, les entreprises chinoises peuvent produire des réacteurs jusqu’à quatre fois plus rapidement, pour un coût jusqu’à quatre fois inférieur, avec les mêmes qualités et niveaux de sécurité. Dans l’automobile, l’empire du Milieu est devenu le premier exportateur mondial de voitures particulières, avec une génération d’avance pour les véhicules électriques.

L'agriculture au pied du mur

« Aucun pays européen n’est épargné par cette dynamique », signale le rapport

« Aucun pays européen n’est épargné par cette dynamique », signale le rapport

Le travail du Plan a consisté à tenter de mesurer plus précisément l’intensité de la pression concurrentielle chinoise qui pèse sur chaque pays européen. Sur les marchés d’exportations, l’industrie allemande est la plus touchée avec un tiers de ses produits subissant une forte concurrence chinoise. La France et l’Italie sont plutôt frappées à raison d’un quart de leurs exportations, mais « aucun pays européen n’est épargné par cette dynamique ».

Et l’offensive de Pékin n’épargne pas les importations. Le « made in China » inonde le marché européen, portant un coup aux produits locaux. En Allemagne, près de 70 % de la production industrielle affronte une concurrence chinoise élevée, près de 60 % en Italie et un gros tiers en France, ce qui est déjà beaucoup !

« La concurrence chinoise ne représente plus un choc sectoriel isolé, mais une menace de nature systémique, susceptible d’affecter durablement les trajectoires industrielles et macroéconomiques de nombreuses économies européennes », conclut le rapport.

« La concurrence chinoise ne représente plus un choc sectoriel isolé, mais une menace de nature systémique, susceptible d’affecter durablement les trajectoires industrielles et macroéconomiques de nombreuses économies européennes », conclut le rapport.

Un diagnostic que partage Patrick Artus, économiste chez la société de gestion financière Ossiam : « Nous sommes face à un pays qui, du fait de son évolution démographique, perd sa demande intérieure et dont le seul espoir de croissance repose sur les exportations. Le tableau que dresse le Plan d’une forte concurrence chinoise est malheureusement très réaliste. »

Les raisons du décrochage européen

Comment en est-on arrivé là ? Les réponses fournies par le rapport émanent de celles données par les industriels interrogés dans le cadre de ce travail.

« On paye pratiquement vingt ans de sous-investissement et de panne de l’innovation », Patrick Artus, économiste

« On paye pratiquement vingt ans de sous-investissement et de panne de l’innovation », Patrick Artus, économiste

Ils avancent trois explications : les entreprises chinoises peuvent produire en moyenne à des coûts inférieurs de 30 % à 40 % ; elles produisent trop, ce qui se traduit par des surcapacités mondiales qui font baisser les prix, en particulier dans la chimie et les biens intermédiaires ; entre 10 % et 15 % de la valeur ajoutée européenne est mangée par des contraintes réglementaires et fiscales que les importations n’ont pas à subir.

A en croire ces dirigeants, ce serait donc la faute des Chinois et des normes, surtout pas des mauvais choix des industriels européens ! Il y aurait pourtant à dire.

« Il y a eu un sous-investissement européen, aussi bien public que du côté des entreprises. L’Europe connaît un retard énorme sur le développement des nouvelles technologies. La recherche et développement des entreprises privées est très faible », rappelle Patrick Artus.

« Il y a eu un sous-investissement européen, aussi bien public que du côté des entreprises. L’Europe connaît un retard énorme sur le développement des nouvelles technologies. La recherche et développement des entreprises privées est très faible », rappelle Patrick Artus.

Et cela ne date pas d’hier, poursuit l’économiste : « La baisse de l’investissement européen date de la crise financière de 2008. On paye pratiquement vingt ans de sous-investissement et de panne de l’innovation. »

Des réponses impossibles

Comment faire pour éviter cette chronique d’un déclin annoncé ? Le rapport propose deux pistes.

La première piste du rapport consiste, dans une logique trumpiste assumée, de faire payer plus cher les produits importés

La première piste du rapport consiste, dans une logique trumpiste assumée, de faire payer plus cher les produits importés

La première consiste à instaurer un droit de douane de 30 % sur toutes les importations chinoises. C’est-à-dire, dans une logique trumpiste assumée, de faire payer plus cher les produits importés, pour favoriser les producteurs européens au détriment des consommateurs. Et d’engager une stratégie « escalate to negociate » à l’américaine, c’est-à-dire menacer la Chine de tarifs douaniers pour forcer ses entreprises à venir produire en Europe et à procéder à des transferts de technologies.

« C’est un pur rêve ! La Chine veut exporter pour soutenir sa croissance, elle n’a absolument pas l’intention de transférer des capacités de production et de la technologie vers l’Europe », rétorque Patrick Artus.

« C’est un pur rêve ! La Chine veut exporter pour soutenir sa croissance, elle n’a absolument pas l’intention de transférer des capacités de production et de la technologie vers l’Europe », rétorque Patrick Artus.

Autre problème, l’Union européenne ne dispose pas aujourd’hui d’instrument juridique permettant d’établir des droits de douane indifférenciés sur tous les produits chinois. Qui plus est, comme avec le protectionnisme américain démarré sous le premier mandat Trump, les entreprises chinoises exporteront leurs produits au Vietnam ou ailleurs en Asie avant de les réexporter sur le Vieux Continent.

« On n’empêchera pas complètement ce contournement, on peut tenter de le limiter avec plus de contrôles », reconnaît Thomas Grjebine.

« On n’empêchera pas complètement ce contournement, on peut tenter de le limiter avec plus de contrôles », reconnaît Thomas Grjebine.

Et il faudra s’attendre à des rétorsions chinoises sur les exportations européennes.

L’autre piste avancée est celle d’une dépréciation de 20 % à 30 % de l’euro par rapport à la monnaie chinoise. Mais cela ne se décrète pas :

« Si la BCE baisse ses taux, la devise européenne baissera de quelques pourcents, pas de 20 % à 30 %. Et si les créanciers mondiaux arrêtent d’acheter de l’euro qui sert à financer nos dettes publiques, cela provoquera une crise !, prévient Patrick Artus, qui ne cache pas son inquiétude. En réalité, il n’y a aucune solution. La France est destinée à perdre une grande partie de son industrie, hors militaire et aéronautique, et l’Allemagne encore plus. Je suis assez pessimiste. »

« Si la BCE baisse ses taux, la devise européenne baissera de quelques pourcents, pas de 20 % à 30 %. Et si les créanciers mondiaux arrêtent d’acheter de l’euro qui sert à financer nos dettes publiques, cela provoquera une crise !, prévient Patrick Artus, qui ne cache pas son inquiétude. En réalité, il n’y a aucune solution. La France est destinée à perdre une grande partie de son industrie, hors militaire et aéronautique, et l’Allemagne encore plus. Je suis assez pessimiste. »

Le rapport Draghi avait chiffré le réveil européen à 800 milliards de dépenses annuelles supplémentaires. En prenant en compte l’intelligence artificielle, les nouvelles estimations de la Commission européenne portent l’effort à 1 200 milliards, soit 6,5 points de PIB chaque année pendant quinze ans ! Les pays européens seront-ils capables de s’entendre et de s’engager sur de tels objectifs ?

C’est pourtant en partie à leur attention que le Plan a réalisé cette étude qui représente « un message adressé in fine à nos partenaires européens », explique Clément Beaune, le Haut-Commissaire à la stratégie et au plan.

Selon les spécialistes du Rhodium Group qui suivent la Chine de près, l’Allemagne sent désormais la menace et la classe politique s’empare du sujet, mais Berlin reste aujourd’hui au niveau du discours plutôt que des actions. Il y a peu de chances pour que le message du rapport soit entendu.


© Alternatives Économiques