Trois publications récentes montrent que l’économie, discipline qui prétend souvent ressembler aux sciences « dures », est très loin de leurs standards.

Les économistes aiment se considérer comme des scientifiques aux méthodes proches de celles des sciences dures. Pour ce faire, ils utilisent deux méthodes censées assurer un cadre scientifique irréprochable. La première, s’appuyer sur des mathématiques et des techniques quantitatives. La seconde, avoir mis en place une sélection des meilleurs travaux à l’occasion de publications dans des revues à comités de lecture exigeants. Mais trois publications récentes viennent remettre en cause cette image par trop idyllique…

Les économistes aiment se considérer comme des scientifiques aux méthodes proches de celles des sciences dures. Pour ce faire, ils utilisent deux méthodes censées assurer un cadre scientifique irréprochable. La première, s’appuyer sur des mathématiques et des techniques quantitatives. La seconde, avoir mis en place une sélection des meilleurs travaux à l’occasion de publications dans des revues à comités de lecture exigeants. Mais trois publications récentes viennent remettre en cause cette image par trop idyllique.

Il y a d’abord le tout récent livre de l’économiste britannico-américain Angus Deaton. Célèbre pour ses travaux, menés avec Anne Case, sur les « morts de désespoir » aux Etats-Unis, ces personnes faiblement qualifiées sorties du marché du travail et tombées dans le piège des opioïdes promus par Big Pharma, il aborde différents sujets dans ce nouvel ouvrage qui consacre ses quatre derniers chapitres à une appréciation de sa profession. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle est très loin d’être élogieuse.

Les séminaires de recherche ? Marqués par des échanges agressifs et sexistes. Les départements d’économie des universités ? Des baronnies avec des dominants disposant d’énormes pouvoirs sur la carrière des gens mais ne devant de compte à presque personne à part leurs collègues immédiats. Les fameuses revues cotées qui donnent le « la » de la profession et exercent « une influence indue » ? « Leurs comités éditoriaux font face à peu de barrières les empêchant de poursuivre un agenda personnel », écrit Angus Deaton.

L’auteur assure que tous ceux qui sont passés par ces comités éditoriaux ont été témoins d’économistes influents faisant pression pour que des articles d’amis soient publiés et que ceux critiquant leur travail soient refusés. Conclusion, assure Deaton, ces revues sont bien moins ouvertes qu’elles ne le disent, et tout jeune économiste a intérêt à rester dans le moule de l’économie dominante s’il veut avoir une chance de faire carrière.

Un autre travail aboutit aux mêmes conclusions. Trois chercheurs se sont plongés dans douze années de publications du Journal of Human Resources, une revue de microéconomie bien cotée dont les responsables et ceux qui sont mobilisés pour commenter les articles reçus se retrouvent dans bien d’autres publications. La question posée est la suivante : si on a déjà travaillé avec les éditeurs ou les relecteurs (que ce soit à l’université comme étudiant ou enseignant, comme co-auteur, ou comme collègue dans un programme du National bureau of economic research1) a-t-on plus de chances d’être publié ?

Le réseau est plus important que la qualité du travail

La réponse est clairement positive : un bon réseau vaut mieux qu’un bon travail. C’est d’autant plus vrai que l’étude des trois auteurs prend soin, dans un deuxième temps, d’analyser le destin de ces publications de copinage. Elles sont bien moins citées et reprises dans d’autres revues, preuve d’une qualité inférieure aux standards de la profession.

Faut-il donc désespérer de la discipline « économie » ? En théorie, pas forcément, car un mécanisme potentiel d’autocorrection existe désormais. Les revues publient en effet majoritairement des études empiriques, les réflexions théoriques ayant été reléguées à l’arrière-plan.

Les conditions de publication sont telles aujourd’hui qu’il est réclamé aux auteurs de fournir leurs données afin que d’autres puissent refaire leur travail et vérifier que les résultats obtenus sont corrects. Trois économistes ont regardé ce qu’il en était pour l’une des revues phares de la profession, l’American Economic Review.

Leur analyse souligne d’abord qu’il y a de moins en moins d’articles commentés : jusqu’aux années 1990, un peu plus de 10 % des travaux publiés faisaient l’objet d’un commentaire contre seulement 2 à 3 % aujourd’hui. Au moment où l’économie est passée de la théorie à l’empirique, elle a fait l’objet de moins de discussions.

Mieux vaut publier un mauvais article qu’une bonne réponse

Les auteurs se sont focalisés sur 56 commentaires publiés entre 2010 et 2020 dans l’American Economic Review. Ils ont alors pu mettre en évidence deux résultats. D’une part, alors que l’article original est cité en moyenne 74 fois par an après sa publication, l’article de commentaire l’est 7 fois seulement.

Les économistes prennent pour argent comptant ce qui a été publié, les commentaires les intéressent peu. D’autre part, les auteurs de l’étude ont regardé la nature des commentaires pour se focaliser sur ceux qui émettent des doutes sur la qualité du travail original. Cela n’a aucun effet sur le nombre de fois où le papier d’origine est repris et cité.

Bref, pour faire le lien avec l’étude précédente, constituez-vous un bon réseau, vous aurez plus de chance d’être publié et même si votre étude n’est pas terrible et que quelqu’un le démontre, cela ne changera rien et vous aurez une belle carrière !

Difficile, avec tout cela, de considérer les économistes comme de grands scientifiques. Leurs processus de sélection paraissent vérolés. Sans compter, comme le rappelle Angus Deaton, que certains d’entre eux sont plongés dans des conflits d’intérêt...

QOSHE - L’économie, cette science… qui n’en est pas une - Christian Chavagneux
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L’économie, cette science… qui n’en est pas une

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03.11.2023

Trois publications récentes montrent que l’économie, discipline qui prétend souvent ressembler aux sciences « dures », est très loin de leurs standards.

Les économistes aiment se considérer comme des scientifiques aux méthodes proches de celles des sciences dures. Pour ce faire, ils utilisent deux méthodes censées assurer un cadre scientifique irréprochable. La première, s’appuyer sur des mathématiques et des techniques quantitatives. La seconde, avoir mis en place une sélection des meilleurs travaux à l’occasion de publications dans des revues à comités de lecture exigeants. Mais trois publications récentes viennent remettre en cause cette image par trop idyllique…

Les économistes aiment se considérer comme des scientifiques aux méthodes proches de celles des sciences dures. Pour ce faire, ils utilisent deux méthodes censées assurer un cadre scientifique irréprochable. La première, s’appuyer sur des mathématiques et des techniques quantitatives. La seconde, avoir mis en place une sélection des meilleurs travaux à l’occasion de publications dans des revues à comités de lecture exigeants. Mais trois publications récentes viennent remettre en cause cette image par trop idyllique.

Il y a d’abord le tout récent livre de l’économiste britannico-américain Angus Deaton. Célèbre pour ses travaux, menés avec Anne Case, sur les « morts de désespoir » aux Etats-Unis, ces personnes faiblement qualifiées sorties du marché du travail et tombées dans le piège des opioïdes promus par........

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