Dans « Une histoire du conflit politique », Thomas Piketty poursuit son travail sur les inégalités et unit ses recherches à celles de Julia Cagé sur la démocratie. Le résultat : une vaste étude historique des déterminants socio-économiques des votes en France.

En 1995, tout juste deux ans après sa thèse, un jeune économiste de 24 ans publie un article académique dans l’une des revues américaines les plus cotées. Il cherche à comprendre pourquoi les personnes qui disposent d’un même niveau de revenu votent de manière différente. Près de trente ans plus tard, devenu un économiste de renom, Thomas Piketty s’associe à Julia Cagé pour proposer une vaste étude historique portant sur deux siècles et demi qui cherche à répondre à la question suivante : qui vote pour qui et pourquoi ? Belle continuité !

En 1995, tout juste deux ans après sa thèse, un jeune économiste de 24 ans publie un article académique dans l’une des revues américaines les plus cotées. Il cherche à comprendre pourquoi les personnes qui disposent d’un même niveau de revenu votent de manière différente. Près de trente ans plus tard, devenu un économiste de renom, Thomas Piketty s’associe à Julia Cagé pour proposer une vaste étude historique portant sur deux siècles et demi qui cherche à répondre à la question suivante : qui vote pour qui et pourquoi ? Belle continuité !

Classes géo-sociales

Pour les deux économistes, la réponse ne fait aucun doute : les déterminants du vote sont avant tout socio-économiques. Le retour d’un clivage politique entre classes sociales ? Pour être plus précis, entre classes géo-sociales : la position des électeurs dans le tissu territorial et dans le système de production n’a jamais autant expliqué le vote que lors des dernières élections. Une tendance qui s’installe depuis les années 1980.

En plongeant dans les 900 pages du livre et les près de 1 800 fichiers Excel qui l’accompagnent, on est frappé par la manière dont l’ouvrage poursuit le travail sur les inégalités entamé par Thomas Piketty au début des années 2000, enrichi cette fois par les réflexions de Julia Cagé sur la crise de la démocratie représentative.

Reprenons le fil. Piketty publie en 2001 un épais volume sur Les hauts revenus en France au XXe siècle (Grasset). Le livre est bien accueilli par les chercheurs, mais son impact reste largement confiné au monde universitaire. Le sociologue Christian Baudelot souligne « la production d’une base de données originale et sûre, sur l’évolution et la composition des hauts revenus », l’économiste historien Pierre-Cyrille Hautcœur salue « la précision de la méthode, de l’analyse et de la documentation » et « un effort permanent pour donner un véritable ancrage social et historique à son étude ».

Nouvelles données, analyse en longue durée, ouverture aux autres sciences sociales et 220 pages de stats en annexe du livre (!), toute la « méthode Piketty » qui fera le succès des futurs ouvrages est déjà là. L’économiste devient alors le porte-parole d’une proposition clé : le retour d’une forte taxation des très hauts revenus.

Il lui faudra attendre 2013 et la publication de son best-seller mondial, Le capital au XXe siècle, au Seuil (plus de 2,5 millions de ventes dans le monde), pour prendre une envergure beaucoup plus large. Son étude empirique sur plusieurs siècles et dans plusieurs pays démontre un fort accroissement des inégalités de revenus et de patrimoine dans les grands pays industrialisés.

La principale explication tient à ce que le taux de rendement du capital tend, ces dernières décennies, à être supérieur au taux de croissance économique qui fixe en gros celui des salaires. Les inégalités ne peuvent que s’accroître. Le livre réussit trois choses importantes : il contribue largement à remettre le thème des inégalités sur la table de travail des économistes ; il démontre la puissance des études socio-économiques empiriques et historiques ; il installe le débat sur la nécessité d’un impôt progressif sur les patrimoines.

La suite vient en 2019 avec Capital et idéologie (Seuil). L’analyse des inégalités prend plus de profondeur historique (on remonte au XVIIIe siècle) et d’amplitude géographique pour s’attaquer aux pays européens, aux Etats-Unis, mais aussi à la Chine, l’Inde et d’autres émergents. Un nouvel axe de recherche fait son apparition : une analyse socio-électorale des votes en fonction des niveaux de diplôme, de revenus, de patrimoine. La conclusion est claire : en choisissant l’ouverture incontrôlée à la mondialisation, la rationalisation des services publics, etc., les partis sociaux-démocrates ont laissé de côté les électeurs populaires et sont devenus les partis des diplômés.

Le vote central des classes populaires

Les travaux de Thomas Piketty et de Julia Cagé commencent alors à se croiser. Dans Le prix de la démocratie (Fayard) paru en 2018, cette dernière dénonce la capture du jeu démocratique par les financements privés des partis et des campagnes provenant d’une poignée de très favorisés, les liens entre inégalités et politique sont abordés de front.

Dans Libres et égaux en voix (Fayard) paru en 2020, elle fait des propositions pour remettre de la démocratie à l’intérieur des partis, dans le système politique français en général et dans l’entreprise. Les deux recherches aboutissent à ce nouveau livre, Une histoire du conflit politique (Seuil), paru en septembre.

Au cœur de cette riche enquête couvrant les 36 000 communes de France, se trouve le vote des classes populaires, variable clé de notre système politique et économique. Uni, ce vote favorise la gauche, l’Etat social, la croissance et la réduction des inégalités. Eclaté, comme aujourd’hui et comme il y a un siècle, il ouvre la voie à un bloc central, entre droite et gauche, qui occupe le pouvoir à partir d’une base électorale réduite puisée chez les plus favorisés. Le résultat en est la montée des inégalités et une économie moins efficace. Il y a bien d’autres analyses fascinantes dans ce livre centré sur la France. On voit déjà poindre la suite : le même travail dans d’autres pays !

QOSHE - Comment Julia Cagé et Thomas Piketty se sont imposés dans le débat public - Christian Chavagneux
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Comment Julia Cagé et Thomas Piketty se sont imposés dans le débat public

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20.09.2023

Dans « Une histoire du conflit politique », Thomas Piketty poursuit son travail sur les inégalités et unit ses recherches à celles de Julia Cagé sur la démocratie. Le résultat : une vaste étude historique des déterminants socio-économiques des votes en France.

En 1995, tout juste deux ans après sa thèse, un jeune économiste de 24 ans publie un article académique dans l’une des revues américaines les plus cotées. Il cherche à comprendre pourquoi les personnes qui disposent d’un même niveau de revenu votent de manière différente. Près de trente ans plus tard, devenu un économiste de renom, Thomas Piketty s’associe à Julia Cagé pour proposer une vaste étude historique portant sur deux siècles et demi qui cherche à répondre à la question suivante : qui vote pour qui et pourquoi ? Belle continuité !

En 1995, tout juste deux ans après sa thèse, un jeune économiste de 24 ans publie un article académique dans l’une des revues américaines les plus cotées. Il cherche à comprendre pourquoi les personnes qui disposent d’un même niveau de revenu votent de manière différente. Près de trente ans plus tard, devenu un économiste de renom, Thomas Piketty s’associe à Julia Cagé pour proposer une vaste étude historique portant sur deux siècles et demi qui cherche à répondre à la question suivante : qui vote pour qui et pourquoi ? Belle continuité !

Classes géo-sociales

Pour les deux économistes, la réponse ne fait aucun doute : les déterminants du vote sont avant tout socio-économiques. Le retour d’un clivage politique........

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